Jouer sur le regret de la fin d’une série : une seconde bonne idée
Le premier point de rupture, pour Demon Slayer, se situe entre avril et septembre 2019, lors de la diffusion de la série anime pour la télé. La série manga, elle, avait commencé dans le Weekly Shônen Jump n°11 de 2016, le 16 février. Un temps relativement long entre le début de la série et un premier pic des ventes. La série anime était en cours de diffusion quand, en juillet 2016, paraît le tome 16 du manga en volumes. Le tome se termine sur une fin imminente après l’explosion de la demeure de Ubuyashiki, chef de l’armée des Pourfendeurs de démons, avec le chef lui-même, son épouse et sa fille à l’intérieur, conformément au piège que le chef a lui-même mis en place pour prendre Kibutsuji Muzan. Les fans qui avaient découvert la série par l’anime s’étaient précipités sur le manga, ont lu d’une traite jusqu’au tome 16, et là, se sont écriés, éberlués : « Quoi, déjà fini ? »
À mon avis, les lecteurs ont partagé ce choc sur les réseaux sociaux pour le partager avec leurs amis. Et en octobre, à la sortie du tome 17, les files d’attente devant les librairies commençaient et les stocks s’épuisaient instantanément. D’ailleurs, dans ce tome 17, l’un des personnages principaux perd la vie en combat contre un démon. Les jeunes vies détruites sont nombreuses dans cette série, et quand il est apparu que la série elle-même ne s’éterniserait pas, les fans ont commencé à se réunir pour attendre la fin et faire leur deuil anticipé.
La série s’est terminée en mai 2020, mais ce compte à rebours entre fans jusqu’à la fin a duré jusqu’en décembre, date de sortie du tome terminal, au moins pour ceux qui suivaient la série en volume plutôt qu’en magazine de pré-publication. Le volume 20 est sorti le 13 mai, cinq jours après la parution du dernier épisode en magazine. L’avant dernier volume, le tome 22, est sorti le 2 octobre, et le 16 octobre du même mois le film qui allait battre le record historique du box-office japonais était diffusé en salles. Jusqu’au 4 décembre, date de la sortie du tome 23 et dernier du manga, le regret de cette fin imminente a conduit à une hystérie que les fans ont adoré partager. Alors, si Demon Slayer s’était encore prolongé ? Si le fil du récit avait été distendu pour profiter de la popularité de la série depuis le succès de l’anime à la télé, une telle attente fébrile se serait-elle produite ? Faire participer les nouveaux lecteurs à l’attente de la fin, organiser stratégiquement « le plaisir de ce qui va finir », multiplier les ventes sur un terme court, n’est-ce pas précisément l’objectif du « branding » ?
Un haut niveau d’empathie pour le lecteur
L’histoire de Demon Slayer est dramatique. Des humains sont attaqués sans répit, sans aucune défense possible par des êtres hors de toute raison, et les Pourfendeurs de Démons se font massacrer les uns après les autres. Comment se trouver en sympathie avec cette histoire ?
Lorsque le héros et les autres protagonistes sont sur le point d’abandonner, leur famille ou leurs amis morts descendent dans leur inconscient et les visitent pour leur apporter le petit sursaut de volonté qui leur permet de continuer à vivre. Les personnes qu’ils ont aimées restent à leurs côtés et leur apportent une aide même au-delà de la mort. Cette conception concernant les morts est particulièrement importante dans le récit, au moins aussi importante que celle de transmission et d’héritage. À mon avis, l’idée derrière ce thème est que les pensées et les sentiments se transmettent et circulent d’une vie à l’autre pour atteindre l’éternité. Si quelqu’un hérite d’une pensée, il peut sacrifier sa vie pour cette pensée. C’est la dévotion à une pensée qui relie les êtres humains, et celui qui hérite d’une pensée peut lui aussi s’impliquer et vivre dans cette dévotion à une idée ou un sentiment. Telle est l’idée symbolisée par la visite des morts. Les morts visitent également ceux qui par malheur sont tombés du côté des démons. Et les démons, par la visite des morts, retrouvent leur cœur humain et se dissolvent dans les pensées des morts qui continuent de vivre en eux. C’est ainsi que le lecteur a lui aussi le sentiment d’être sauvé.
La pensée ou le sentiment dont il s’agit ici est essentiellement le désir de protéger quelqu’un. Ce sentiment familier à tous fonctionne parfaitement comme moteur de l’action de la série, grâce à quoi le lecteur rentre très facilement dans l’action. Et l’on peut dire que c’est ce haut niveau d’empathie qui fonctionne comme un appel extrêmement puissant pour nous, même ceux qui ne lisaient pas de manga jusque-là.
Un manga en phase avec notre époque de crise
À un moment, le méchant de l’histoire, Kibutsuji Muzan, déclare à Kamado Tanjirô, le protagoniste : « Se faire tuer de mes mains, c’est comme faire face à une catastrophe naturelle ». Quand j’ai lu cette bulle, j’ai commencé à réfléchir. Nous avons vécu plusieurs tremblements de terre extrêmement violents, sans parler de pluies diluviennes d’été, typhons, tempêtes de neige, et évidemment la plus récente crise du coronavirus qui nous a volé notre vie quotidienne.
À peine commençons-nous à prendre conscience que l’homme est une fragile créature, que, dans ce quotidien de crise sanitaire et de restrictions sociales, nous devons modifier les valeurs et la vision du monde qui nous avaient parues évidentes jusque-là. Nous pensions qu’il suffisait de quitter l’agitation de la ville, accepter la solitude, et participer à quelques événements sociaux de temps en temps pour estimer notre vie bien remplie. Mais qu’est-ce qui est important dans la vie ? Quelqu’un y a-t-il déjà pensé sérieusement ? Dans la situation actuelle où nous n’avons aucune lumière de sortie en vue, de quoi avons-nous besoin pour soutenir notre cœur ? En essayant de trouver la réponse à cette question, je me suis soudain sentie très proche de Kamado Tanjirô et de ses compagnons qui se battent contre des démons qui symbolisent toutes choses irrationnelles auxquelles nous devons faire face.
Dans cette époque où nos repères se sont envolés, où nous devons nous construire de nouvelles valeurs, la tragédie et la dévotion de Demon Slayer sont parfaitement, je le pense, parfaitement en phase avec ce que nous vivons aujourd’hui.
(Photo de titre : les 23 tomes de Demon Slayer)