Le séisme de Kobe vu de l’intérieur
Sorti de l’Université de Pékin en 1985 avec un diplôme en langues de l’Asie de l’Est, M. Mao a occupé pendant deux ans un poste d’élite en tant qu’assistant à l’Institut de philosophie de l’ACSS. Il est venu au Japon en 1987 pour effectuer des études à l’Université de Mie. Il avait alors 25 ans. Très vite, il trouva un emploi comme marchand de poissons. « J’étais plutôt fauché », se souvient-il. « Et je savais bien qu’il fallait que je fasse quelque chose ! » Tournant le dos à son passé dans l’élite, M. Mao a rejoint les rangs des travailleurs ordinaires. Il quitta la poissonnerie pour une société commerciale et, quelques années plus tard, il gagnait très bien sa vie.
M. Mao s’est servi de l’argent dont il disposait pour faire le tour du Japon. Sortir de sa tour d’ivoire s’avéra une expérience enrichissante, l’occasion d’un contact direct, mettant à contribution tous les organes des sens, avec les paysages du Japon. De ces voyages naquit Nippon mushi no me kikô (Voir le Japon avec les yeux d’un insecte), une suite d’essais décrivant sa découverte du « vrai Japon ». Publié en 1998, le livre obtenait un prix dès l’année suivante.
Les écrits de M. Mao vont bien au-delà des confins habituels du monde de la littérature japonaise. Plutôt que de formuler d’en haut des grandes déclarations sur les mœurs et les idiosyncrasies du Japon et de ses habitants, son travail dépeint la vie quotidienne des gens ordinaires. M. Mao présente la culture et la nature japonaise telles qu’il les trouve.
——Vous étiez à Kobe en 1995, lors du séisme de Hanshin Awaji, et vous avez donné des descriptions très émouvantes de ce que vous avez vu.
MAO La maison où j’habitais a été endommagée par le tremblement de terre. La ville était ravagée par les incendies, mais la circulation était paralysée et les voitures de pompiers restaient bloquées. En plus, il n’y avait pas d’eau. Je me rappelle avoir vu un homme debout à côté d’une maison en feu, qui criait désespérément que sa fille était restée coincée à l’intérieur. Ce sont des scènes qui m’ont marqué pour le restant de mes jours. Même quand les pompiers arrivaient sur les lieux, faute d’eau ils ne pouvaient rien faire. L’homme a fini par ressortir en tenant dans ses bras le corps sans vie de sa fille. Les pompiers étaient alignés devant la maison. L’homme avait regardé mourir sa propre fille. On aurait pu s’attendre à ce qu’il soit furieux.
Mais au lieu de pousser des cris, il s’est profondément incliné et a remercié les pompiers d’avoir tenté de sauver sa fille. « Je vous remercie de la part de ma fille », a-t-il dit, puis il s’est calmement éloigné. L’étonnement était général. Mes yeux se sont remplis de larmes. Voilà le véritable esprit japonais de solidité et d’endurance, me suis-je dit.
Faire passer le message
MAO Je pense que le sens de la résistance et du défi est définitivement inscrit dans le caractère japonais. Dans certains cas, peut-être même un peu trop. L’envers de la médaille, c’est qu’il arrive que les Japonais aient du mal à s’exprimer clairement ou à défendre leurs propres positions. Lorsqu’il s’agit de la culture japonaise, j’ai en réserve une poignée de mots clefs qui me plaisent et qui reviennent sans cesse. L’« artisanat » en fait partie. Les Japonais aiment à se concentrer complètement sur quelque chose. Leur goût de la perfection exige des critères élevés. Il y a aussi le mot « rituel ». Les festivals illustrent bien cela. Les gens participent tous les ans à la même activité.
Prises ensemble, ces qualités constituent l’essence de la continuité. Mais la continuité et le conservatisme n’incitent pas à s’exprimer vigoureusement et à défendre ses positions. Le monde change à toute vitesse et, pour suivre la cadence, il est essentiel de savoir faire bouger les choses. Pour cela, il faut être capable de s’exprimer.
——Pensez-vous que cette tendance constitue un handicap pour les japonais en termes de communication transculturelle ?
MAO Notre époque a son mot clef « diffusion ». La diffusion explosive de messages, par exemple. Je pense qu’elle fait défaut au Japon. Si vous prenez les jeunes Chinois, c’est tout le contraire. Ils réagissent à la vitesse de l’éclair, mais il leur manque de l’endurance. En Chine, les choses ont tendance à prendre un départ tonitruant, puis à tomber en panne et tourner court.