Étude de la société japonaise sur document
——Combien de temps avez-vous passé en recherche sur le Japon pour écrire votre roman ?
GIL Environ quatre ans. L’étude sur documents s’est poursuivie en parallèle avec l’écriture. Par exemple, une scène se déroule dans un hatago, une auberge-relais sur la grande route du Tôkaidô. Or, les livres d’histoire ne disent pas quels genres d’endroits étaient ces hatago, quels repas on pouvait y manger ni aucun détail. J’ai eu beaucoup de mal à réunir des informations concernant la vie quotidienne des auberges du Tôkaidô. J’ai cherché tout ce qui était en espagnol, ou traduit en anglais, et quand c’était nécessaire, je me suis fait aider par des amis japonais.
Heureusement, les Japonais que j’ai rencontrés m’ont bien aidé pour traduire la documentation en japonais, ou établir une liste de prénoms féminins utilisés à la fin du XVe siècle. Ils m’ont beaucoup aidé dans la recherche d’information. Bien sûr, depuis longtemps je lisais des livres d’histoire japonaise ou des romans qui se déroulaient à cette période et j’avais tout de même une connaissance de base sur le contexte. Mais ce n’était que des connaissances très générales. Et même avec Internet, le plus difficile a été de dénicher depuis l’Espagne des informations détaillées sur la vie quotidienne.
La vie des petites gens dépeinte sur les estampes
——Dans votre roman on découvre la vie de nombreuses catégories de population : les commerçants, les paysans, les serviteurs, les samouraïs, les médecins itinérants… Cela a dû être difficile d’écrire sur la vie de tous ces gens ?
GIL Quand on lit un roman historique ou que l’on regarde un film, on a l’impression qu’à l’époque il n’y avait que des samouraïs, des ninjas, des seigneurs… Pourtant, en réalité, d’un point de vue quantitatif, ces groupes ne formaient qu’une minorité. Dans le Japon d’avant l’époque d’Edo, de grands conflits sociaux ont eu lieu. Bien sûr, la classe des samouraïs dominait la société, mais quand, en tant qu’auteur, vous voulez écrire une histoire qui reflète la réalité de cette époque, il ne suffit pas de vous concentrer sur la classe dirigeante, vous devez décrire la société entière. C’est là le plus grand défi.
Pour décrire les classes inférieures de la société japonaise de l’époque, dans le quartier des ports, par exemple, j’ai observé très attentivement les estampes ukiyo-e, et tout particulièrement celles de Hiroshige. Certes, la plupart datent d’une époque plus tardive par rapport à la période dont je parle dans mon livre, mais à vrai dire, les quartiers ne se sont pas énormément modifiés. Ça donne une idée visuelle. D’autre part, je me suis inspiré de certains manga comme Lady Snowblood (Shura-yuki hime) de Koike Kazuo et Kamimura Kazuo pour les descriptions des bas-fonds et des quartiers de prostitution.
Influence des haïku de Bashô
——Y a-t-il un livre qui vous a servi de référence plus qu’un autre ?
GIL Dans les livres européens ou américains, je dirai Usagi Yojimbo, de l’auteur-dessinateur américain d’origine japonaise Stan Sakai. Ses personnages sont des animaux anthropomorphes mais présentés de façon comique, ce qui transmet fidèlement l’atmosphère de l’époque. Stan Sakai a effectué d’énormes recherches pour son travail, et il présente à la fin de chaque épisode toute une quantité de petits détails qu’il a utilisés (ou laissés de côté) dans son histoire.
Parmi les auteurs japonais, hormis ceux que j’ai déjà mentionnés, j’ai été très influencé par les haïku de Matsuo Bashô, entre autres son recueil La Sente étroite du Bout-du-Monde, pour les descriptions de la campagne et des paysages.