Un deuxième amour pour une maison de Kyoto
Après avoir été diplômé de Yale, Alex Kerr est allé en Angleterre pour faire des études chinoises à Oxford, grâce à une bourse Rhodes. Son deuxième diplôme en poche, il est parti en 1978 au Japon pour rejoindre l'équipe culturelle du département international de la Fondation Oomoto, une organisation shintô basée à Kameoka, juste à l'extérieur de Kyoto. C'était le début de sa carrière professionnelle au Japon. Il a trouvé à Kameoka, dans l'enceinte du sanctuaire shintô Tenman-gû, une maison de gardien en bois vieille de 400 ans. Aujourd'hui encore, c'est là qu'il séjourne quand il se rend à Kyoto.
A.K. La première fois que j'ai vu cette maison, elle était complètement délabrée ; on aurait dit une maison hantée. Lorsque le propriétaire me l'a fait visiter, il y avait des toiles d'araignées partout et les lattes du plancher étaient très usées. J'ai essayé d'ouvrir les volets donnant sur l'engawa (véranda), mais ils étaient en si mauvais état qu'ils se sont effondrés, recouvrant le sol de bois pourri.
Mais c’est précisément à ce moment-là que j'ai décidé de louer cette maison : je découvrais à l’extérieur un jardin recouvert de mousse, puis au-delà, un paysage boisé traversé par un ruisseau gargouillant. À cette vue, je me suis dit que vivre dans cette maison devait être merveilleux. J'en suis instantanément tombé amoureux.
En plus de mon travail à la fondation Oomoto, je me suis plongé dans la culture traditionnelle japonaise, des danses du théâtre nô à la calligraphie, en passant par la cérémonie du thé. J'ai également développé une fascination pour le travail de l'acteur kabuki Bandô Tamasaburô. Je lui rendais visite dans sa loge au théâtre Minamiza et c’est comme ça que nous sommes devenus bons amis.
Travaux publics et destruction du paysage japonais
C'est à peu près à cette époque qu'Alex Kerr a commencé à travailler en tant que représentant au Japon du promoteur immobilier américain Trammel Crow : c'était son premier emploi dans une grande entreprise. Mais au début des années 1990, vers la fin de la bulle spéculative japonaise, il s'est rendu compte que le paysage japonais qu'il aimait tant avait subi un changement soudain et dramatique.
A.K. C’est au cours des années 1970 que je me suis installé au Japon et que je me suis intéressé à la culture japonaise. Cette décennie représente un tournant important pour le pays. En effet, l'économie japonaise de cette époque dépendait grandement de projets de génie civil. Tout l'Archipel était en reconstruction.
Au nom du développement régional et de la création d'emplois, on construisait de grandes routes dans des zones reculées qui ne menaient nulle part, de gigantesques parkings naissaient à droite et à gauche et des tonnes de béton étaient déversées dans les montagnes et les rivières du pays. On ne retrouvait dans aucun de ces projets le sens esthétique et subtil de l'art japonais. Même dans les vieux quartiers de Kyoto, où il existait encore de vieilles maisons machiya, des bâtiments neufs au style complètement différent ont été construits les uns après les autres. L'harmonie de ces rues traditionnelles a brutalement été détruit.
Le Japon possède l'une des populations les mieux éduquées au monde, de nombreux lieux de splendeur naturelle et une riche tradition culturelle. Alors pourquoi, malgré tout cela, le pays a-t-il choisi de s'engager dans une direction qui causait tant de dommages à ce patrimoine précieux et irremplaçable ? En réfléchissant à tout cela, je prenais conscience qu’il y avait un problème grave dans un domaine particulier : les projets de génie civil.
Une enquête réalisée à l'époque indiquait que les dépenses de travaux publics représentaient environ 4 à 6 % du budget annuel au Royaume-Uni et en France et environ 8 à 10 % aux États-Unis. Au Japon, les investissements en travaux publics étaient énormes : 40 % du budget. Une fois qu'un État développe une économie fondée sur l'octroi de subventions à des projets de construction, comme c’était le cas au Japon, il devient très difficile de changer de modèle.
Mais je savais que je ne pouvais pas abandonner. Se contenter de critiquer le système d'un pays n'apporte aucune solution. Si la beauté et l’excellence japonaises demeurent intactes à certains endroits, il ne faut pas que ces lieux tombent dans l'oubli ; ils doivent être transmis aux générations suivantes. Voilà le devoir de celles et ceux qui sont conscients de la gravité du problème.

