Un amoureux en colère

Au début des années 2000, Alex Kerr a lancé un nouveau projet de conversion des dernières maisons machiya de Kyoto en logements à louer, le but étant d’offrir une expérience unique du Kyoto traditionnel. Aujourd’hui, les minpaku (locations de logements privés) devenant de plus en plus populaires à mesure que le tourisme se développe au Japon, nombreux sont les propriétaires et entreprises qui transforment des habitations traditionnelles en résidence de tourisme. Mais pour Alex Kerr, qui était en ces temps un pionnier du domaine, la situation n’était pas aussi simple. En effet, il a dû faire face à de nombreuses difficultés avant que son projet rencontre le succès escompté.

A.K. Lois sur la sécurité incendie, normes de construction, lois relatives au patrimoine culturel, l'hébergement ou l'hôtellerie... Toutes ces réglementations sont administrées par différents organismes gouvernementaux et font obstacle à la mise en œuvre d'un projet de ce genre. Je pense que la plupart des gens aurait probablement baissé les bras, en se disant : « Pourquoi s’efforcer de conserver ces vieilles maisons ? Autant les remplacer par des habitations modernes et plus confortables. » Certes, je comprenais ce sentiment. Mais j'étais déterminé à poursuivre mon projet. Je ne voulais pas faire de compromis.

C’était la colère et le chagrin qui me maintenaient motivé. Chaque fois que je revenais au Japon après un voyage, je voyais les paysages naturels et les quartiers traditionnels être détruits sous mes yeux. J'étais empli de désespoir. Tandis que beaucoup de Japonais se réjouissaient que leur pays soit la première puissance économique en l'Asie, dans d'autres pays asiatiques, on allait vers l'avant en trouvant le juste milieu entre préservation des paysages traditionnels et développement du tourisme. J'étais en colère : pourquoi le Japon agissait-il de la sorte ? Pourquoi n'y avait-il pas plus de personnes qui se rendait compte de la situation ?

En parlant de colère, un de mes professeurs d’arts traditionnels japonais, l'auteur et critique Shirasu Masako, une personne sévère, m'a dit un jour : « Aimer quelque chose, c'est ressentir de la fureur quand on la perd. » Je pense qu'elle avait parfaitement raison. Et c'est pourquoi il est important de canaliser cette colère et de la transformer en quelque chose de constructif. Ce sentiment a été la force motrice de mon travail de rénovation de ces maisons traditionnelles, et même aujourd'hui, il continue de me pousser à aller toujours plus loin.