Une trilogie dans la trilogie

Les deux premiers livres de la trilogie ont été publiés en 2007 et 2009, plus d’une décennie avant la parution originale de Tokyo, revisitée, en 2021. C’était en partie parce que l’auteur s’était attaqué pendant un long moment à de nombreux documents et théories sur l’incident Shimoyama. Peace a également déclaré : « Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais besoin d’étaler mon histoire sur trois périodes différentes. Je voulais montrer les nombreux changements liés à cette affaire et à quel point sa perception avait été altérée au fil des années. »

On pourrait dire que le troisième livre de la série, Tokyo, revisitée, forme sa propre « petite trilogie », avec des sections prenant place en 1949, l’année du meurtre, puis en 1964, qui a vu à la fois l’expiration du statut de prescription autour de l’affaire Shimoyama et la culmination de la reconstruction d’après-guerre pour les Jeux olympiques, et enfin en 1989, quand la longue ère Shôwa (1926-1989) est venue à son terme avec la maladie et la mort de l’empereur Hirohito.

Après les obsessions morbides de Tokyo année zéro et le style fracturé et expérimental de Tokyo ville occupée, le dernier ouvrage Tokyo, revisitée est plus clair dans sa prose et son cheminement, tout en n’offrant toujours pas à ses lecteurs une conclusion typique des romans policiers. Ses enquêtes labyrinthiques s’enfoncent dans l’obscurité au lieu de trouver la clarté, ce qui est sans doute approprié pour cette affaire n’ayant jamais trouvé de conclusion. Comme les livres précédents de la trilogie, Tokyo, revisitée a été traduit au Japon, où il a reçu un accueil chaleureux.

Un des personnages les plus marquants du roman est Donald Reichenbach, un traducteur âgé, ancien agent de la CIA. C’est l’une des figures centrales de la troisième section élégiaque du livre, remplie de la mélancolie des mémoires de l’ère Shôwa. Peace déclare s’être inspiré de la vie et des écrits de personnalités telles que Donald Keene, Donald Richie et Edward Seidensticker dans la conception du personnage tout en insistant sur son côté purement fictionnel. Pour ses recherches préparatoires pour Tokyo année zéro, Peace avait eu l’occasion de rencontrer Seidensticker et Richie, qui étaient tous deux arrivés au Japon pendant l’occupation.

« Les romans peuvent illuminer l’histoire »

Que l’histoire soit située au Japon ou en Grande-Bretagne, la plupart des romans de Peace parlent d’évènements réels. Quel regard peut selon lui porter la fiction sur les évènements du passé ? « Je pense que les romans peuvent illuminer l’histoire, mais aussi impliquer émotionnellement le lecteur dans les évènements, ce qui est plus dur à faire dans des essais historiques », déclare-t-il. « J’ai essayé de me déplacer moi-même à cette période, afin de mieux pouvoir transporter mon lecteur. »

Il souligne également le rôle social de son genre fétiche : « Les auteurs de polars ont l’opportunité d’explorer les époques et les endroits dans lesquels ces crimes prennent place », explique-t-il, tout en émettant des réserves quant à l’utilisation de telles affaires dans un simple but de divertissement. « De nombreux auteurs de gauche ou libéraux ont utilisé la littérature afin de transmettre quelque chose de substantiel et de significatif à propos des sociétés sur lesquelles ils écrivent. Matsumoto Seichô en est le parfait exemple. »

Peace cite ses deux plus grandes influences comme étant la « combinaison étrange » de James Ellroy et Akutagawa Ryûnosuke. « Akutagawa n’a pas la reconnaissance qu’il mérite en dehors du Japon », commente-t-il. Il a notamment écrit un roman sur cet auteur japonais, Patient X (non publié en français), parsemé de traductions, de réécritures et de pastiches des travaux d’Akutagawa, pendant la dizaine d’année qui a séparé l’écriture de Tokyo ville occupée et de Tokyo, revisitée. Cet immense écrivain a énormément influencé la trilogie de Tokyo.

David Peace est actuellement en train d’écrire un livre sur l’ancien premier ministre Harold Wilson. Il compte cependant bien écrire à nouveau sur le Japon à l’avenir. Un ami lui a suggéré l’idée qu’une histoire sur la fin de l’ère Shôwa pourrait également être une façon de raconter la conclusion de l’ère Heisei (1989-2019). À propos de cette période vécue par le romancier lui-même en tant que résident du pays, et aujourd’hui terminée, il déclare : « Le Japon d’Heisei a de nombreux tunnels obscurs et des portes basculantes que je suis bien tenté d’explorer. »

(Photos avec l’aimable autorisation de la maison d’éditions Bungei Shunjû, sauf mentions contraires)