Trois heures à Abbey Road

Brian Epstein ne connaissait pas très bien le Japon, mais il savait que le marché de la musique s’y développait rapidement. Mais, face à l’avalanche de demandes d’interview qui lui parvenaient du monde entier, il n’avait pas l’intention de privilégier l’Archipel. Cependant, peut-être grâce à l’ardeur de cette jeune journaliste qui avait fait le voyage depuis le lointain Extrême-Orient, ou peut-être parce que le sabre lui avait plu (il connaissait le film de Kurosawa Akira Les Sept Samouraïs), il a fini par m’accorder un entretien avec les Beatles.

Interview des Beatles le 15 juin 1965 à Londres, dans les studios d’EMI. Hoshika Rumiko entre John Lennon (au premier plan) et Paul McCartney.
Les Beatles et leur producteur George Martin (deuxième à gauche à l’arrière-plan) examinent les exemplaires de Music Life apportés par Hoshika Rumiko.

C’est le 15 juin un peu après 17 heures que je me suis rendue au studio d’Abbey Road où les Beatles étaient en train d’enregistrer. Leur producteur, George Martin, m’a accueillie dans la salle de mixage du studio numéro 2, au rez-de-chaussée. Les quatre membres du groupe installés dans le studio en contrebas m’ont regardé d’un air intrigué, dans mon kimono, et ont interrompu leur conversation. Paul McCartney m’a fait signe de la main de descendre les escaliers pour les rejoindre.

Ils savaient qu’un journaliste devait venir les rencontrer, mais sans doute n’attendaient-ils pas une jeune femme de petite taille et vêtue d’un kimono. George Harrison s’est précipité vers moi, me demandant pourquoi je portais une si grosse ceinture, et pourquoi les manches de mon vêtement étaient si longues. Mon kimono nous a fourni une bonne entrée en matière.

Nous avions à peu près le même âge, je parlais mal l’anglais et j’étais petite, inoffensive, tout cela a certainement participé à les mettre en confiance. Nous nous sommes vite entendus, l’atmosphère était cordiale. Alors qu’on ne m’avait accordé qu’une demi-heure pour commencer, en fin de compte, je suis restée trois heures.

Lorsque j’ai tendu à Paul les feuilles portant dix questions dactylographiées choisies parmi celles des lecteurs de Music Life, il m’a dit, « avec ton anglais, on y est encore demain matin » et il les a distribuées à George, John Lennon et Ringo Starr. Ils se sont tous mis à rédiger les réponses aux questions.

Parmi eux, John, qui m’était apparu timide au début, s’est avéré le plus bavard une fois en confiance, il blaguait beaucoup. Il connaissait un peu le Japon et il m’a confié que s’il y allait un jour, il aimerait rencontrer un lutteur de sumo. L’un de ses amis des Beaux-Arts possédait un livre de photographies du Japon dans lequel il avait vu un superbe cliché de sumo. « Je sais parler japonais », m’a-t-il lancé, et il s’est mis à baragouiner en imitant les intonations japonaises.

J’ai ensuite quitté Londres pour les États-Unis, pour un reportage d’un mois, et à mon retour, le numéro de Music Life avec l’interview des Beatles était déjà en vente. Au lieu de 50 ou 70 000 exemplaires en temps normal, ce numéro-là avait été tiré à 250 000 exemplaires, presque tous écoulés.