L’évolution dramatique de l’enseignement supérieur
Si un pareil incident se produisait aujourd’hui, l’intéressé risquerait fort d’être qualifié d’« incompétent » et il aurait sans doute des problèmes avec le monde entièrement conditionné de l’enseignement en ligne. Pourtant, celui qui faisait cours devant nous il y a quarante ans était en train de réfléchir corps et âme tandis que nous ses étudiants avions les yeux rivés sur lui.
Ce qui s’est passé ensuite est encore plus étonnant. Notre professeur visiblement en proie à une vive angoisse s’est répandu en excuses. « Je suis absolument désolé, mais je ne comprends plus le sens de ce texte… Excusez-moi. Ce sera tout pour aujourd’hui. » Ce disant, il s’est profondément incliné devant ses élèves et il a quitté les lieux. La semaine suivante, le contenu du cours a brusquement changé et les six mois qui on suivi ont été consacrés à l’interprétation du poème en question.
À l’heure actuelle, c’est quelque chose d’impensable. Tout enseignant qui s’écarte le moindrement du monde du programme établi est susceptible d’être sanctionné. Les directives viennent du ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie et les cours doivent se dérouler conformément à un calendrier préalablement lu et approuvé par cette instance du gouvernement. Désormais, les universités ne sont plus que des institutions subventionnées par l’État.
Un poème qui prône justement les rencontres directes entre les personnes
Pour finir, je voudrais citer un poème anonyme du Man’yôshû qui me semble particulièrement à propos. Il fait allusion à la « rencontre » (ai) des « âmes » (tama) d’un homme et d’une femme déconnectés de leur corps. Deux âmes qui fusionnent pour ne plus former qu’une seule entité. Le terme tama ai (littéralement « union des âmes ») s’oppose à celui de tada ai (littéralement « rencontre directe »). Et le poème numéro 3 000 du livre XIII du Man’yôshû joue subtilement avec ces deux notions contradictoires.
Tama awaba 魂合はば
ai nuru mono o 相寝るものを
Oyamada no 小山田の
shishida moru goto 鹿猪田禁る如
haha shi morasu mo 母し守らすも(Man’yôshû, vol. XII, 3000)
Quand deux âmes s’unissent
elles dorment aussi ensemble
Dans les collines et les rizières
daims et sangliers font leur apparition
comme pour les prévenir
Comme la mère qui me protège
Les poètes et les lettrés de l’époque du « Recueil des dix mille feuilles », appelés les man’yôbito, pensaient eux aussi qu’en matière d’amour, si deux âmes sœurs se rencontrent (tama ai), mieux vaut qu’elles se retrouvent également au lit (ai nuru, littéralement « dormir ensemble »), dans une relation directe (tada ai).
Ceci dit, je tiens à dire qu’en mentionnant ce poème du Man’yôshû, je n’ai pas la moindre intention d’inciter qui que ce soit à une quelconque forme de harcèlement sexuel. Les lecteurs les plus avisés trouveront sans doute cette précision inutile. Mais on ne sait jamais…
(Photo de titre : un étudiant de l’Université Dôshisha de Kyoto en train de suivre un cours en ligne. Jiji Press)