Soigner sa coupe de cheveux et se forger du muscle
— Vous avez même réfléchi à votre coupe de cheveux, que certains médias locaux ont appelé « la coupe du samouraï »...
S.K. Bien évidemment, on souhaite être jugé pour les mérites de sa performance, et sur la qualité du son que l’on produit. Mais ces éléments seuls ne sont probablement pas assez pour gagner. Je pense qu’on a besoin de quelque chose qui sorte de l’ordinaire, d’une marque de fabrique. Il faut que les gens se souviennent de vous, de votre visage. Et je ne parle pas que des membres du jury, mais également des spectateurs. À l’ère des réseaux sociaux et de YouTube, on souhaite communiquer avec les gens du monde entier. J’ai donc décidé de me laisser pousser les cheveux et la barbe.
— Et vous avez également commencé à soulever des poids pour vous muscler ?
S.K. Quand j’étudiais au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, je suis allé voir l’interprétation du Concerto numéro 2 de Prokofiev par Denis Matsuev. Il mesure près d’1 m 95 et est doté d’un physique particulièrement impressionnant pour un pianiste. Et quel incroyable son tirait-il de son instrument ! Il noyait pratiquement son orchestre. En l’entendant, je me suis rendu compte à quel point mon propre son pouvait sembler faible et léger en comparaison. Et je me suis dit que même si je ne pouvais rien faire pour augmenter ma taille, je pouvais toujours travailler ma musculature. J’ai donc décidé de faire du sport pour transformer mon apparence physique.
Je n’étais pas sûr de l’acoustique du lieu d’accueil du Concours Frédéric-Chopin, le hall de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, et je n’étais donc pas certain d’être capable de produire un son suffisamment puissant pour me tenir aux côtés de l’orchestre. Je me suis simplement décidé à manger des repas très riches et à garder mes doigts en mouvement du mieux que je puisse. Je suis quelqu’un d’un peu musclé naturellement, et j’ai donc rapidement gagné en masse musculaire.
Vers la prochaine étape
— Vous ne semblez jamais vous arrêter de travailler. Vous vous apprêtez à vous rendre à Vienne, où vous allez apprendre la direction d’orchestre auprès de Yuasa Yûji, dont l’un des anciens élèves, Kirill Petrenko, est devenu chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Est-ce que ce rôle deviendra une partie importante de vos activités musicales à l’avenir ?
S.K. Le son d’un orchestre procure un plaisir comparable à nul autre. Bien évidemment, le piano est un instrument merveilleux. Mais depuis tout petit j’ai toujours eu un fort désir de m’immerger dans la musique avec tout mon corps. Je souhaite vraiment pouvoir me dédier à la direction d’orchestre dans les mois qui viennent. Je pense partager cette activité avec le piano pour un rapport de 40/60, ou de 30/70. J’aimerais dans l’idéal pouvoir diriger 10 pièces par an, à la fois pour me surpasser mais aussi pour étendre mon savoir-faire musical. Je pense que la direction d’orchestre peut également apporter de précieux retours à un pianiste. Dans le cadre de cet apprentissage, j’aimerais de même étudier le ballet et l’opéra. Pour ce dernier genre, nous commencerons avec Mozart. J’adorerais conduire « La Flûte magique » un beau jour.
— Il semble que vous aviez également comme projet d’ouvrir une école...
S.K. Si le JNO se fait bien connaître, la prochaine étape est d’ouvrir un conservatoire de musique. J’aimerais offrir des formations diplômantes, avec des cours magistraux prodigués par des interprètes de renommée mondiale, ainsi que des départements de musique pour les étudiants ordinaires. Alexander Gadjiev, qui représentait l’Italie et a obtenu la seconde place à mes côtés pour le Concours Frédéric-Chopin, et l’Espagnol Martín García García, qui a fini troisième de la compétition, ont des plans similaires pour ouvrir des académies de musique dans leur pays. Nous nous sommes promis de venir un jour visiter les écoles des uns et des autres. Pour le moment, rien n’est décidé. Je jugerai si cela est possible ou non en fonction de l’évolution du JNO et de ma propre carrière au cours des cinq prochaines années.
(Toutes les photos : © Uwadaira Tsunebumi)
