Les débuts de Kasagi Shizuko dans la chanson

Kasagi, dont le nom de naissance était Kamei Shizuko, est née en 1914 dans la préfecture de Kagawa. Elle a été adoptée et élevée par un couple qui dirigeait un bain public dans le quartier shitamachi d’Osaka, le « downtown » plébéien de la ville. Enfant, elle a étudié la danse traditionnelle buyô et, dit-on, a chanté et dansé pour les clients dans le vestiaire du bain public de ses parents, sous les acclamations du voisinage.

En 1927, Shizuko, diplômée de l’école primaire, s’est portée candidate à l’entrée à l’École de musique Takarazuka, où des « jeunes filles de bonne famille » étaient éduquées et formées pour devenir comédiennes dans la troupe. Selon ses propres dires, Kasagi a été admise à l’audition mais a échoué à l’examen physique en raison de sa petite taille et de son allure fragile. En guise de second choix, elle a rejoint la troupe de danse Shôchiku d’Osaka, fondée en 1922 et exclusivement composée de femmes, qui, dans les années 1930, a commencé à mettre en scène des comédies musicales élaborées. Bien que conçue sur le modèle de la compagnie Takarazuka, dont les débuts remontaient à 1914, elle avait des prétentions sociales et culturelles plus modestes. Ses apprenties et ses actrices avaient tendance à provenir d’une couche socio-économique inférieure, et, animée par le seul plaisir de jouer, elle offrait sans complexes au public ses spectacles flamboyants.

Pratiquement démunie de formation, si ce n’est à la danse japonaise, Kasagi a dû se frayer un chemin pour gravir les échelons, d’autant qu’elle était « pratiquement autodidacte » dans le domaine de la chanson, mais elle a fini par s’imposer en tant que vedette de la revue, spécialisée das les rôles de femmes au cœur léger qui mettaient en valeur sa voix de chanteuse.

Le génie aux multiples aspects de Hattori Ryôichi

Né en 1907 dans la ville basse d’Osaka, Hattori Ryôichi a grandi au sein d’un environnement musical. Son père était un fan du naniwa-bushi, un mode particulier de récit musical, et sa mère excellait au kawachi ondo, un genre de chanson folklorique qui accompagne traditionnellement des danses bon-odori. Sa famille, bien qu’elle fût loin d’être riche, s’intéressait suffisamment à la musique pour posséder son propre phonographe.

Ryôichi a grandi en imitant le chant traditionnel japonais au sein de son entourage. Bien qu’il ait fait montre très tôt d’un talent musical exceptionnel, il a eu à cette époque très peu d’opportunités d’apprentissage formel.

À l’âge de 15 ans, Hattori a rejoint un orchestre de jeunes formé par le propriétaire d’un restaurant d’anguilles de Dôtonbori. Il a fait ses débuts comme saxophoniste le 1er septembre 1923, le jour où le Grand tremblement de terre du Kantô a ravagé Tokyo. Les progrès de Hattori en tant que musicien ont été rapides et, en 1926 — peu après le début de la radiodiffusion au Japon —, Il a obtenu un emploi dans l’Orchestre de la station de radiodiffusion d’Osaka (le prédécesseur de l’Orchestre philharmonique d’Osaka), qui venait d’être formé. Emmanuel Metter, le chef d’orchestre d’origine ukrainienne, nommé à la tête de l’ensemble de musiciens est devenu un mentor pour Hattori, qui a étudié la théorie de la musique, la composition, l’orchestration et la direction d’orchestre Chez Metter à Kobe.

Le monde de Hattori Ryôichi : Montagnes bleues, un recueil de deux CD des chansons favorites de Hattori, récemment sorti par Nippon Columbia.
Le monde de Hattori Ryôichi : Montagnes bleues, un recueil de deux CD des chansons favorites de Hattori, récemment sorti par Nippon Columbia.

Dans le même temps, l’évolution musicale de Hattori a été grandement influencée par les courants urbains de l’époque, notamment le jazz. Au début et au milieu des années 1920, les musiciens jouaient ce que Hattori a plus tard appelé le « jazz de Dôtonbori » dans les rues d’Osaka, et le son des fanfares se répandait en provenance des bars (connus sous le nom de cafés) et salles de danse de style occidental. On voyait parfois de orchestres de jazz jouer pour les fêtards à bord des navires de plaisance yakata-bune qui faisaient la navette sur la rivière de Dôtonbori. Un groupe jouissant d’une immense popularité, le Kawai Dance, était constitué de geishas qui pratiquaient la danse à claquettes accompagnées par des instruments à vent.

En 1927, le gouvernement conservateur d’Osaka a fermé les salles de danse de la ville, qu’il considérait comme une menace à la morale publique, et le centre de la culture des dancings s’est déplacé vers Amagasaki, dans la préfecture de Hyôgo. Hattori a formé un orchestre appelé « Ryôichi Hattori and His Manila Red Hat Stompers », et il a fait ses premières armes en tant que musicien de jazz tout en jouant dans les salles de danse d’Amagasaki.

Au cours des années qui ont suivi, Hattori a rencontré le succès via un large éventail d’outils et de média, depuis les salles de danse et les théâtres jusqu’à la radio, les arts de l’enregistrement et le cinéma.

Tokyo, point de ralliement après le tremblement de terre

La chanteuse Kasagi Shizuko travaillant avec le parolier et chef d'orchestre Hattori Ryôichi. (Avec l'aimable autorisation de Hattori Music Publishers)
La chanteuse Kasagi Shizuko travaillant avec le parolier et chef d’orchestre Hattori Ryôichi. (Avec l’aimable autorisation de Hattori Music Publishers)

La reconstruction et la modernisation de Tokyo consécutives au Grand tremblement de terre du Kantô, survenu en 1923, ont constitué un tournant décisif dans l’histoire de la musique populaire au Japon. À mesure que la ville prenait un nouveau départ, la reconstruction et la modernisation créaient des opportunités d’affaires dont des géants du spectacle comme Shôchiku, Tôhô et Yoshimoto Kôgyô se sont empressé de tirer profit. « L’industrie du spectacle d’Osaka a apporté à Tokyo son modèle hybride de spectacle où l’Orient rencontre l’Occident, et l’essor du cinema a répandu ce style sur tout le territoire de l’Archipel. La diffusion vers l’est du capital et de la culture d’Osaka a préparé le terrain pour le succès de Kasagi et Hattori », explique Wajima.

De retour dans la capitale en 1933, Hattori est devenu en 1936 un compositeur sous contrat chez Nippon Colombia. Kasagi est arrivée sur les lieux en 1938 pour figurer dans une nouvelle revue, composée d’hommes et de femmes, produite par Shôchiku Gakugekidan, avec Hattori comme chef d’orchestre. Il semble que ce fut leur première rencontre.

« La personnalité de Kasagi s’est épanouie après sa rencontre avec Hattori », dit Wajima. « Bien que dans une large mesure chanteuse autodidacte, elle se cantonnait à une sorte de mode bel canto, en forçant le son aigu. Hattori lui a conseillé de chanter avec sa voix naturelle », ce qu’il considérait comme un impératif pour tout chanteur de grand orchestre ou de swing. Kasagi n’a pas tardé à se voir attribuer le sobriquet de Reine du swing, en raison de sa façon de chanter truculente et exubérante.