
Kusakura : un siècle d’expertise dans la confection de tenues de judo
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Accompagner les mutations
Après d’humbles débuts à la fin du XIXe siècle, le judo a évolué pour devenir un sport de compétition pratiqué dans le monde entier. L’obscur art martial japonais est désormais une épreuve olympique, son éventail de techniques et stratégies s’est progressivement enrichi avec la venue de judokas pratiquant aussi la lutte ou le jûjitsu. Le judo a muté, mais la quête de ce score ultime qu’est le ippon reste immuable, un graal qui continue d’attirer des pratiquants de tous horizons.
La constante influence du Japon sur la culture du judo a permis de préserver une élégance à ce sport. Kusakura fabrique des équipements d’arts martiaux depuis plus de cent ans. La marque a joué un rôle important en contribuant à encadrer la réglementation des tenues portées par les meilleurs judokas du monde entier, un rôle qu’il endossé pour la première fois en tant que fournisseur de l’équipe nationale japonaise, quand le judo est devenu épreuve olympique lors des Jeux de Tokyo en 1964.
À gauche, la boutique mère de Kusakura. À droite une vitrine présentant des équipements et tenues de judo ou d’autres arts martiaux. (Avec l’aimable autorisation de Kusakura)
Dans la vitrine du hall d’entrée au siège de Kusakura, on peut découvrir la tenue portée par Kanô Jigorô, le fondateur historique du judo. (© Kumazaki Takashi)
Kusakura est lancée en 1918 à Kashiwara, dans la préfecture d’Osaka. Miura Masahiko, l’actuel (et sixième) PDG de la firme, nous explique que l’entreprise est née de la tradition textile de la région, dont la longue histoire remonte au début de l’ère moderne. Quand il a commencé à fabriquer des tenues de judo, le grand-père de Miura utilisait déjà du sashiko-ori, un tissu confectionné avec le coton « Kawachi » produit dans la région.
La cotonnade en grain de riz (sashiko-ori) utilise une méthode de tissage traditionnelle, le tissu est renforcé, ce qui permet d’obtenir un habit chaud et résistant. Fonctionnelle, cette technique est aussi très décorative, elle embellit les textiles. Le grand-père de Miura a été l’un des premiers à comprendre que la solidité du sashiko-ori en faisait le candidat idéal pour la confection des tenues de judo qui doivent être robustes pour résister aux rudes combats. Ce tissu est toujours utilisé de nos jours.
Avec l’essor de son négoce, Kusakura a pu diversifier son offre et proposer des tenues ou des équipements pour d’autres arts martiaux. La marque commence alors à confectionner ses propres tissus. Mais après-guerre, alors que le Japon est encore sous occupation américaine, l’entreprise connaît un creux suite à l’interdiction des arts martiaux dans les écoles. Pour survivre, l’entreprise se tourne vers la fabrication de pantalons de travail. Après la levée de l’interdiction, Kusakura reprend rapidement la production de ses tenues de judo et renoue avec la prospérité.
Depuis, forte de son expertise dans la confection de tenues, l’entreprise a continué de travailler à améliorer encore la qualité de ses produits. Elle a notamment été la première à créer un tissu blanchi et à mécaniser l’intégralité du procédé de tissage. Elle a également innové en développant des tenues de judo bleues.
Les tenues de la marque Kusakura se vendent environ 30 000 yens. Elles sont certifiées par les fédérations japonaise et internationale de judo. (Avec l’aimable autorisation de Kusakura)
Instaurer des normes pour les tenues de compétition
Pendant longtemps, les tenues de judo n’ont été que peu réglementées. À mesure que le niveau augmentait, des habitudes ont commencé à émerger et les organisateurs des grands tournois internationaux se sont efforcés de statuer car certains judokas portaient des vestes à col renforcé ou à manches étroites, ce qui empêchait l’adversaire d’avoir une bonne prise et réduisaient les chances de remporter par ippon. Fabriquées à bas prix, ces tenues étaient de moindre qualité que celles usinées au Japon. Leur utilisation croissante risquait de modifier fondamentalement la pratique du judo.
En réponse, la Fédération internationale de judo a décidé en 2014 d’établir une réglementation claire au sujet des tenues afin de garantir l’équité et l’intégrité des compétitions. Miura affirme que la fédération japonaise a demandé un audit à Kusakura et que ses tenues ont servi de modèle. Depuis, l’entreprise continue de jouer un rôle de conseiller. « Nous avons participé à tous les audits se déroulant avant chaque édition des Jeux olympiques », nous explique le dirigeant de la firme.
La nouvelle réglementation spécifie la largeur du col lorsqu’il est plié, garantit que le tissu n’est pas trop rigide et fixe que le grammage ainsi que la résistance du matériau. Quand il est entièrement en coton, le tissu traditionnel est assez lourd, il a donc été remplacé par un mélange 70 % coton et 30 % polyester afin que les tenues restent robustes mais soient plus légères.
Chaque tenue de Kusakura est soigneusement cousue à la main. (© Kumazaki Takashi)
Actuellement 15 fournisseurs officiels sont certifiés par la Fédération internationale. Certes la production de Kusakura reste modeste comparée à d’autres fabricants de cette liste où figurent de marques de renommée mondiale, mais sa longue histoire lui assure une solide réputation.
À l’instar de ces entreprises qui ont dû délocaliser leur production, Kusakura fait confectionner hors du Japon les tenues destinées aux programmes scolaires d’éducation physique. Mais pour les tenues de compétition de judo, Kusakura travaille uniquement en interne. « Nous sommes la seule entreprise au monde à maîtriser toute la chaîne et à tout faire nous-mêmes, du tissage à l’assemblage », déclare Miura.
Un savoir-faire de qualité
La production d’une tenue de judo est un processus complexe nécessitant plusieurs étapes de fabrication. L’investissement et l’expertise sont des obstacles pour se positionner dans ce marché de niche. C’est pourquoi de nombreuses entreprises finissent par délocaliser. À cet égard, sa longue tradition confère un avantage à Kusakura. « Les tenues de judo ont la réputation d’être rigides et encombrantes, explique Miura, mais nous sommes en mesure de contrôler la qualité en tissant notre propre cotonnade et produire des tenues légères et confortables. » Chaque étape, de la coupe à la couture, est réalisée à la main par des artisans expérimentés. De plus, nous faisons fond sur les commentaires de la clientèle pour garantir une sensation de sur-mesure.
Miura admet que Kusakura est confronté à des défis de taille car le coût des matériaux augmente et la main-d’œuvre d’artisans est vieillissante. « Les jeunes ne s’intéressent pas à l’industrie textile, déplore-t-il. Nous avons des programmes de formation visant à transmettre notre savoir-faire, si chèrement acquis au fil des générations, mais le combat est ardu. Les machines vieillissent aussi. Le métier à tisser que nous utilisons par exemple n’est plus fabriqué, il est difficile de se procurer des pièces de rechange. Si quelque chose casse, il faut usiner la pièce de rechange à la main. »
Malgré les obstacles nombreux, Kusakura s’engage fermement à garantir la qualité de ses produits qui sont peut-être plus onéreux, mais dont l’excellence fait qu’ils restent plébiscités dans le monde entier par les meilleurs judokas.
Miura Masahiko dans les ateliers de confection de Kusakura (© Kumazaki Takashi)
De nombreuses grandes marques de vêtements de sport ont conclu des accords avec leurs fédérations de judo et fournissent les tenues lors des grandes compétitions. Ainsi les judokas de nombreux pays sont obligés de porter les tenues fournies par les sponsors. Cela désavantage une petite entreprise comme Kusakura. Mais Miura insiste, l’entreprise ne se laisse pas décourager par ses grands rivaux. « Lors des Jeux de 2014 à Rio de Janeiro, onze des cinquante-six médaillés portaient nos tenues, proclame-t-il. En tant que fournisseur, la concurrence était grande, nous sommes arrivés en deuxième position. Nous sommes peut-être petits, mais nous savons tenir tête aux plus grandes marques. »
Kusakura est traditionnellement concentré sur le marché intérieur japonais, mais l’entreprise est confrontée à des perspectives de croissance peu encourageantes du fait de la dépopulation du Japon. Elle cherche désormais à prendre des parts de marché à l’étranger. « Lors de notre déplacement aux championnats du monde au Brésil en 2013, nous avons fait la promotion de nos tenues, explique Miura. Nous avons pris le temps de rencontrer les membres de différentes fédérations et nous avons visité des dôjô à Rio et à Sao Paulo. » Il lui a fallu du temps pour asseoir sa réputation, mais la persévérance a porté ses fruits. En 2022, Kusakura signe un contrat avec l’équipe nationale brésilienne. « Au Brésil, une part importante de la population est d’origine japonaise. Cela a fortement contribué à ce que le Brésil devienne, à l’instar de la France, une grande puissance du judo. De fait, le nombre de judokas y est le plus élevé au monde. »
Kusakura cherche à renforcer sa réputation. Avec son siècle d’expérience et son dévouement permanent à la qualité, l’entreprise reste en bonne position pour accompagner le vénérable sport du judo dans sa continuelle évolution.
(Photo de titre : une tenue de judo cousue main de la marque Kusakura. Avec l’aimable autorisation de Kusakura)