En prière devant le Grand Bouddha : Hachimura Kôei, 224ème supérieur du Tôdai-ji de Nara

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Tant de visiteurs et pèlerins viennent se recueillir devant le Grand Bouddha du temple Tôdai-ji, dans la ville de Nara. Hashimura Kôei, qui en est son 224e supérieur, nous raconte ce que signifie pour lui d’être en prière devant cette imposante statue, et combien cela dépasse le cadre même d’une foi religieuse en regard des 1 280 ans d’une si longue histoire...

Hashimura Kôei HASHIMURA Kōei

Né en 1956 à Nara. Le 224e patriarche du Tôdai-ji est entré au temple à 5 ans sur les traces de son grand-père qui y était déjà moine, il a reçu la tonsure à l’âge de 13 ans. Après une maîtrise en histoire de l’Asie à l’université Ryûkoku, il devient moine au temple Tôdai-ji en 1982. Nommé révérend en 2016, il accède au titre de patriarche en 2022.

Pour que la Paix soit sur le Japon

Le Tôdai-ji a été fondé à l’époque de Nara (710-794) pour que la paix et la tranquillité règnent sur le Japon. La figure principale construite en 752 sur la demande de l’empereur Shômu (701-756) représente Vairocana (Rushana-butsu) mais elle est mondialement connue sous le nom de « Grand Bouddha de Nara ». Site profane et sacré, le temple attire les touristes du monde entier tout autant qu’il abrite des rites religieux comme celui du Shuni-e (rituel de purification ). Hashimura Kôei a été élevé au titre de « supérieur » (bettô) en 2022, le 224e depuis le saint fondateur Rôben (689-773).

« L’histoire du Tôdai-ji aurait commencé il y a près de 1 280 ans, et son destin s’intrique à celui de la statue du Grand Bouddha (Daibutsu). Nous sommes en 743, l’empereur Shômu publie le décret impérial qui lance l’édification de la statue monumentale qui voit le jour au palais de Shigaraki (dans l’actuelle ville de Kôka, préfecture de Shiga ). Mais quand la capitale déménage pour prendre ses quartiers dans l’actuelle ville de Nara, le Grand Bouddha est lui aussi délocalisé pour être installé à son emplacement actuel au nord de la nouvelle capitale, nommée Heijô. Selon le “Compendium du Tôdai-ji” (Tôdai-ji Yôroku), la statue commencée en 749 est achevée en 751 puis intronisée en 752 lors d’une majestueuse cérémonie “d’Ouverture des yeux”. Ensuite, les pagodes de l’ouest, puis de l’est, la grande salle ainsi que les cellules des moines ont été successivement ajoutés à l’édifice qui comptera au final un ensemble de sept bâtiments. »

Mais à l’époque, le Japon traverse une période extraordinairement mouvementée. La peste venue de Chine continentale fait irruption sur l’île de Kyûshû (sud-ouest) et gagne diverses régions du pays. Durant les vagues de 735 et 737, de nombreux aristocrates trouvent la mort, à commencer par les Fujiwara, alors au cœur du pouvoir. Dans la « Suite des chroniques du Japon » (Shoku-nihon-gi), il est écrit que l’empereur Shômu se tient pour responsable de l’épidémie de peste, il aurait déclaré de lui-même que son immoralité était la cause du fléau. Exemptions fiscales, distribution de ration de riz, emprunts... le souverain prend des mesures d’urgence et engage les forces vives de son pays dans l’objectif d’ériger un Grand Bouddha. L’avenir du pays est en jeu, il s’agit à ses yeux de rétablir la paix et la tranquillité sur le Japon par la force du bouddhisme.

« Persuadé que seule l’unité nationale permettrait de surmonter les épreuves, Shômu lance un appel : “Que quiconque voulant apporter ne serait-ce qu’une branche d’herbe ou une poignée de terre pour aider à la construction, se joigne à nous pour édifier le temple !”. Près de 2,6 millions de Japonais, ce qui représente environ la moitié de la population, auraient apporté leur contribution et soutenu la réalisation de ce grand projet, qui allait durer près de dix ans. Gyôki (668-749), qui avait fait creuser tant d’étangs, construit tant de ponts et dirigé tant de grands travaux dans tout le pays, s’était gagné la confiance du peuple. Le moine fut désigné pour prendre la tête de ce vaste défi et fédérer les énergies. C’est ainsi qu’est né le Grand Bouddha, figure qui devait veiller à ce que la paix et de la tranquillité règnent sur tout le Japon. »

Hachimura Kôei devant le Grand Bouddha de Nara
Hachimura Kôei devant le Grand Bouddha de Nara

Un projet d’envergure avec l’Asie en ligne de mire

L’empereur Shômu, l’impératrice Kômyô, les moines, les dignitaires et plus de 10 000 personnes assistent à la majestueuse cérémonie d’« Ouverture des yeux ». Bodaisen-na (704-760), un vénérable moine originaire d’Inde est chargé de dessiner les pupilles du Grand Bouddha, moment clé parachevant l’édification de la monumentale statue.

« Convier un ascète venant d’Inde, le berceau du bouddhisme, était un geste à portée tout autant politique que religieuse. À l’époque, le bouddhisme servait de jalon pour mesurer le degré de civilisation des pays de toute l’Asie de l’Est, en Inde, en Chine et en Corée. Se revendiquer d’une forte tradition bouddhiste était crucial pour s’imposer sur la scène internationale et faire montre de son pouvoir. Si de nos jours une grande nation doit faire état de la bonne santé de son fonctionnement démocratique pour être érigée au rang de pays riche et civilisé, jadis le bouddhisme jouait ce rôle d’étalon. Édifier un Grand Bouddha participait de ce mouvement, en plus de son rôle de protecteur cette statue se voulait être un gage, une preuve donnée à ses voisins asiatiques que le Japon était une grande puissance culturelle et technologique. Les “Chroniques du Japon” (Nihon-shoki), racontent qu’en 552, un émissaire du roi de Baekje venant de Corée avait offert une statue de Bouddha et des sutras à l’empereur du Japon. La grande cérémonie d’Ouverture des yeux du Grand Bouddha de 752 avait également pour but de célébrer les 200 ans de cette date anniversaire. L’empereur voulait prouver qu’en deux siècles le Japon avait réussi, à l’instar de la Chine, à devenir une terre du bouddhisme et que désormais le pays était quadrillé de temples et monastères. »

Toute une nation se mobilise pour le faire renaître des cendres

Quatre siècles plus tard, en 1180, l’immense pavillon abritant le Grand Bouddha est incendié pendant une bataille opposant les clans Minamoto et Taira, et la statue est endommagée. Fidèles aux enseignements du bouddhisme, les Japonais de Kamakura se mobilisent pour restaurer la statue et reconstruire l’édifice. De la cour impériale aux plus humbles, en passant par la classe des samouraïs, tous unissent leurs forces sous l’égide de Shigen (1121-1206). En 1567, le pavillon est à nouveau la proie des flammes à cause d’affrontements entre seigneurs de la guerre. Les fortes chaleurs de l’incendie font fondre le haut de la statue et la tête ainsi que les bras se détachent. Le Grand Bouddha restera ensuite exposé aux intempéries pendant plus d’un siècle. À l’époque d’Edo (1603-1868), Kôkei (1648-1705) bouleversé à cette vue, à ces outrages du temps, décide de se battre pour que le Grand Bouddha soit reconstruit.

« Les Japonais ont été nombreux à se porter volontaires à chacun des deux moments de reconstruction, ils ont participé en masse aux travaux visant à redonner son lustre au Grand Bouddha ainsi qu’à l’édifice abritant la statue. Il était sans doute inévitable qu’il soit détérioré lors de combats notamment, mais beaucoup pensaient que contribuer à sa reconstruction pouvait être un atout d’un point de vue karmique. À l’époque de Kamakura (1185-1333), la salle abritant le Grand Bouddha, a été reconstruite presque à la même échelle qu’à l’époque de Tenpyô (729-749). Avec 57 mètres de haut et ses 88 mètres de long, la façade de l’actuel édifice qui a été reconstruit à l’époque d’Edo (1603-1867), est certes un peu moins grande car les matériaux et les fonds ont manqué, mais on peut dire que tout au long de ces 1 300 ans, l’esprit de qui a motivé ce grand élan a su traverser les siècles et gagner le XXIe siècle. L’empereur Shômu avait déclaré que les contributeurs en seraient gratifiés sur plusieurs générations, pour des siècles et des siècles. Si aujourd’hui on peut vénérer le Grand Bouddha, c’est sans doute grâce à la force de tous ceux qui ont eu à cœur qu’il traverse le temps et ont su en perpétuer l’attachement. »

L’actuel pavillon abritant le Grand Bouddha, tel qu’il a été reconstruit à l’époque Edo.
L’actuel pavillon abritant le Grand Bouddha, tel qu’il a été reconstruit à l’époque Edo.

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