
Exploration de l’histoire japonaise
La communication par drapeau à Dôjima : une technique en avance sur son temps
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Pionnier des marchés à terme
La Bourse du riz de Dôjima, l’un des premiers marchés à terme organisés au monde, fait partie de l’héritage économique du Japon. Située sur la rive nord de la rivière Dôjima à Osaka, elle était initialement dominée par différents groupes de marchands. Le gouvernement Tokugawa, la voyant comme un instrument d’ajustement du prix du riz, l’a autorisée en 1730 en tant que lieu où d’échanges de certificats de riz et de spéculation sur des titres, un peu comme le font aujourd’hui les négociants modernes.
Un monument de pierre en forme de grain de riz marque l’endroit où se trouvait la Bourse du riz de Dôjima. (© Abe Haruki)
Si la Bourse du riz de Dôjima était un précurseur du marché, son importance historique est largement tombée dans les méandres de l’oubli. En visitant le site, aujourd’hui dominé par l’imposante voie express Hanshin, un monument en pierre en forme de riz et une pancarte ornée d’une gravure du célèbre artiste Utagawa Hiroshige sont les deux seuls vestiges qui rappellent qu’ici se tenait jadis un marché.
Mais l’héritage de Dôjima n’a pas pour autant disparu, au contraire. Par exemple, la Bourse de commerce de Chicago, autre marché à terme pionnier ouvert pour la première fois en 1848, est un héritage du marché japonais, ce qui est bien expliqué lors de la visite du site. L’importance de Dôjima dans le commerce moderne des produits dérivés a également fait l’objet d’études académiques de la part de nombreux économistes modernes.
Cependant, on parle souvent peu de la façon dont les prix et les autres informations provenant de Dôjima étaient relayés de manière rapide et fiable, parfois même sur de grandes distances. J’examinerai donc pour ce faire ci-dessous le système de communication par agitation de drapeaux (hatafuri tsûshin).
Le temps, c’est de l’argent
Seuls les courtiers en riz capables de se tenir au courant des dernières conditions du marché pouvaient prospérer. Très tôt, des coursiers spécialisés, appelés kome bikyaku, ont transmis des informations provenant de marchands et à leur attention, situés dans différents centres économiques. Le système était certes plus rapide que d’autres types de services de communication, mais relayer les informations de Dôjima aux bourses du riz voisines, notamment Nara ou encore Kyoto, prenait encore plusieurs heures. Les télescopes avaient été introduits au Japon dans les années 1600, précieux pour communiquer avec des personnes éloignées. C’est ainsi que fut mis en place un système d’agitation de drapeaux.
Les écrits sont peu nombreux sur la communication par agitation de drapeaux telle qu’elle était pratiquée à la Bourse du riz de Dôjima pendant l’époque d’Edo (1603-1868). Toutefois, selon une étude historique réalisée par le gouvernement municipal d’Osaka et publiée en 1932, un courtier en riz du village de Wakai, dans l’actuelle préfecture de Nara, aurait été à l’origine des premières tentatives de transmission d’informations sur le marché par des moyens optiques. Selon l’ouvrage Ôsaka no hatafuri tsûshin (« La communication par drapeaux à Osaka ») de l’économiste Kondô Bunji, vers 1745, un courtier en riz nommé Gensuke aurait fait envoyer des signaux depuis Honjô, une zone boisée située à environ deux kilomètres du marché de Dôjima. Des fumigènes, de grands parapluies, des lanternes ou encore des serviettes auraient tout d’abord été utilisés, pour laisser peu à peu place à des drapeaux. Ces signaux étaient vérifiés au col de Jûsan, dans les montagnes à l’est d’Osaka, à l’aide d’un télescope.
Un panneau d’information sur le site de la Bourse du riz de Dôjima. (© Abe Haruki)
La méthode s’est imposée très rapidement. Des courtiers développent de nouvelles techniques et mettent même en place leurs propres itinéraires de transmission, ajoutant des points de relais pour étendre la capacité de portée, permettant d’améliorer la qualité et la rapidité des informations envoyées.
Cependant, en 1775, le gouvernement Tokugawa met un frein à la communication par agitation de drapeaux et à d’autres méthodes de transmission des prix du marché. Les raisons ne sont pas claires, mais selon certains experts, les objections de grands coursiers du riz seraient à l’origine de cette décision. Le service qu’ils proposaient était le moyen officiellement reconnu de communiquer des informations sur le marché, le drapeau représentait donc un manque à gagner certain. Quoi qu’il en soit, la grogne a attiré l’attention du shogunat, qui a jugé la situation problématique. Il a donc été ordonné aux courtiers de s’en tenir aux procédures établies pour le partage des informations sur le marché.
L’ordre de prohibition concernait initialement seulement les environs de Settsu, Kawachi et Harima. Mais il n’a pas fallu longtemps aux courtiers pour profiter de ce vide dans le texte ; s’ils ne pouvaient pas le faire eux-mêmes, ils demandaient à des coursiers de transmettre pour eux des informations en dehors des zones d’accès restreint, qui à leur tour contactaient les personnes qui avaient encore le droit de pratiquer la communication par agitation de drapeaux. D’autres ignoraient tout simplement les nouvelles règles imposées et continuaient comme si de rien était, en secret, à pratiquer la communication par agitation de drapeaux. Le gouvernement a émis à plusieurs reprises de nouvelles ordonnances d’interdiction, mais sans grand effet, les réseaux de signalisation ayant continué de relier Dôjima aux marchés du riz de Kyoto, Ôtsu, Nara, Wakayama et Hyôgo.
Une vitesse fulgurante
Le gouvernement maintiendra l’interdiction en vigueur jusqu’en 1865. C’est alors que le Japon signera un certain nombre de traités avec des puissances occidentales qui faisaient pression l’Archipel pour qu’il s’ouvre davantage sur l’extérieur. Seulement, coup de théâtre : en septembre de cette année-là, une personne qui pratiquait encore la communication par drapeaux — soit à Amagasaki, soit sur le mont Rokkô, les sources ne permettent pas de l’affirmer, — repère une flottille de navires militaires britanniques, hollandais et français dans les eaux au large de Kobe et rapporte sa découverte au représentant régional du shogunat. Citant l’incident, le directeur de la Bourse du riz de Kyoto demanda au gouvernement de lever son interdiction sur la communication par agitation de drapeaux. Cette technique put ainsi être utilisée largement à Dôjima et au-delà.
Illustration d’une personne pratiquant la communication par drapeaux depuis une plate-forme située au sommet de la Bourse du riz de Dôjima. Cette estampe est extraite de la série Naniwa fûzoku hyakuzu zukai (« Cent vues de Naniwa »). (Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)
Le réseau s’étendra rapidement vers l’ouest à Okayama, Hiroshima et Hakata et vers l’est à Kyoto, Nagoya, Shizuoka et Edo, la capitale, aujourd’hui Tokyo. Retraçant bon nombre de ces itinéraires, Shibata Akihiko, grand spécialiste de la communication par agitation de drapeaux, a constaté que la distance entre les points de relais était généralement comprise entre 4 et 22 kilomètres, en grande partie situés dans les montagnes ou sur des cols. Héritage de cette époque, un grand nombre d’entre eux portent encore des noms tels que Hatayama (« montagne du drapeau »), montrant à quel point ils étaient importants dans la communication de ce type.
S’intéressant à la vitesse de transmission des informations et en se basant sur des reconstitutions pratiques d’agitation de drapeaux, Shibata Akihiko a découvert qu’un message envoyé de Dôjima atteignait Wakayama en 3 minutes, Kyoto en 4 minutes, Kobe en 7 minutes, Kuwana, dans le nord de la préfecture de Mie, en 10 minutes, Okayama en 15 minutes et Hiroshima en un peu moins de 40 minutes. Cela représente une vitesse moyenne de 12 kilomètres par minute, une vitesse impressionnante de 720 miles à l’heure, quasiment celle d’un avion !
Cependant, la transmission des messages à destination de la capitale, Edo, prenait plus longtemps, huit heures de plus en raison du mont Hakone, nécessitant des messagers supplémentaires qui relayaient l’information à pied entre Mishima et Odawara. Quoi qu’il soit, on était maintenant bien loin des trois à cinq jours qui étaient jadis nécessaires pour les coursiers qui parcouraient cette distance.
Des drapeaux et des signes
Le système de transmission des informations était sophistiqué, recourant à l’utilisation de drapeaux de tailles et de couleurs différentes. Même s’il n’existe aucune archive montrant les techniques de ceux qui pratiquaient la communication par drapeaux, ou signaleurs, lors de l’époque d’Edo, elles étaient vraisemblablement très similaires à celles utilisées à l’ère Meiji (1868–1912),décrites par Kondô Bunji dans son ouvrage.
S’agissant des drapeaux en eux-mêmes, ils étaient faits de mousseline lisse, tissés à la main. Leurs tailles différaient selon le temps qu’il faisait : 91 cm x 167 cm ou 97 cm x 152 cm par temps nuageux et 61 cm x 106 cm par beau temps. Ils étaient de couleur noire aux points de relais dans les montagnes, où la vue était relativement dégagée, et blanche dans les zones de basse altitude, afin d’assurer une bonne visibilité malgré les feuillages entre autres obstacles.
Les signaleurs émettaient leurs messages en agitant un drapeau tout droit vers le centre. L’indication des chiffres répondait à un système très précis : le drapeau était agité vers la droite pour exprimer les dizaines et vers la gauche pour indiquer les unités. Par exemple, « 24 » est exprimé par deux mouvements vers la droite et quatre vers la gauche. Le récepteur du point de relais suivant reproduisait le chiffre en guise de confirmation. En cas d’erreur, le signaleur agitait son drapeau de haut en bas, puis de gauche à droite.
Les signaleurs avaient souvent recours à une sorte de sténographie consistant en des nombres correspondants (aiin) décidés et partagés à l’avance, qui correspondaient à certains chiffres (le chiffre « 5 » pouvait être attribué pour vérifier une valeur de « 14 »). Pour limiter le risque de vol d’informations, des codes et des clés étaient mis en place, notamment l’addition ou la soustraction de montants pour modifier les valeurs numériques, à l’avant-garde des méthodes de cryptage modernes. Toutefois, ces mesures de protection représentaient un coût supplémentaire pour les expéditeurs.
Des valeurs numériques étaient également attribuées aux caractères de l’alphabet phonétique japonais, permettant l’envoi de messages de type texte.
Le télégraphe de Claude Chappe
D’autres exemples de signalisation optique similaire à la communication par agitation de drapeaux telle qu’elle était pratiquée au Japon peuvent être cités dans d’autres pays. L’un des plus connus est le télégraphe Chappe de l’inventeur français du même nom Claude Chappe. Présenté pour la première fois en 1793, il consistait en des lignes de tours de relais équipées d’un mât en bois, monté sur une traverse mobile et deux bras pivotants, capables d’être positionnés pour indiquer des chiffres et des lettres.
Le gouvernement a commencé à utiliser les télégraphes à des fins militaires pendant la Révolution française. Le réseau en France sera étendu par Napoléon, le faisant passer à près de 600 kilomètres. Grâce à ce système, un message envoyé entre Paris et Brest, soit 551 kilomètres de distance, pouvait arriver à destination en huit minutes. La technologie se répandra alors à travers l’Europe, faisant brièvement passer le réseau à quelque 14 000 kilomètres !
Un télégraphe Chappe (© Getty Images)
Au Japon, le télégraphe Chappe suscitera l’attention mais ne sera pas adopté en raison du système de communication par drapeaux. Une simple comparaison des deux modes de communication permet de comprendre que la diffusion du télégraphe Chappe était nécessaire dans le domaine militaire, tandis que la communication par drapeaux au Japon, à l’exception de l’incident survenu au large de Kobe, n’avait que des fins purement économiques.
La communication par drapeaux a perduré jusqu’au début du XXe siècle, répondant à des besoins de transmission rapide d’informations, même si des inventions telles que le télégraphe ou encore le téléphone se sont imposées dans l’Archipel. Mais la communication par drapeaux a fini par disparaître, refermant définitivement la page d’un chapitre vieux de près de 300 ans.
(Photo de titre : illustration de signaleurs brandissant des drapeaux, extraite de Fûzoku kidanzu Ôtsu Oiwake sono ni sôba hatafuri narabi ni kanrin junra no zu, « Récit de signaleurs de prix de marché brandissant des drapeaux à Oiwake dans l’Ôtsu ». Avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)