Le concept de “destruction innovante”

Certains objecteront sans doute que le Japon n’a pas de dirigeants capables de guider le pays sur cette voie. Je leur répondrai en disant qu’à l’heure actuelle, on peut très bien se passer de dirigeants dotés d’un fort charisme. Comme l’ont montré les recherches sur la complexité, les colonies de fourmis fonctionnent parfaitement sans qu’il y ait de reine pour leur donner des ordres. Les reines se consacrent exclusivement à pondre des œufs, tandis que les ouvrières se chargent du transport de la nourriture et d’autres fourmis du nettoyage de la fourmilière. Les colonies hautement complexes et fonctionnelles de fourmis sont constituées d’individus dont chacun accomplit la tâche qui lui est affectée au sein du dispositif global.

Dans l’étude des systèmes complexes, on utilise le terme « source d’innovation » pour expliquer comment la somme d’actions relativement simples peut s’avérer d’une puissance qui défie l’imagination. C’est le type de pouvoir qu’on a pu observer lors de la « révolution de jasmin » en Tunisie et en Égypte, où le changement est survenu en l’absence de dirigeants ou d’organisations révolutionnaires. Des gens qui rêvaient tous de démocratie et de liberté ont chacun de leur côté accompli de petites actions dont la puissance a été amplifiée quand ils ont communiqué par le biais de Twitter ou de Facebook. Tant et si bien que des régimes que l’on pensait inexpugnables ont fini par s’effondrer. Les informations diffusées au cours de ces révolutions, et en particulier les films vidéo, ont été accueillies favorablement par d’innombrables jeunes gens. Ce dont le Japon a besoin, c’est d’une révolution de jasmin paisible.

Pour ma part, je qualifie ce type de pouvoir de “destruction innovante”. L’économiste autrichien Joseph Schumpeter (1883-1950) utilisait quant à lui le terme de “destruction créatrice”, pour qualifier un processus qu’il jugeait indispensable à toute innovation. De toute évidence, tout nouveau cycle commence dans le contexte d’un ordre plus ancien. Mais quand on définit le mécanisme du changement en terme de “destruction créatrice”, cela implique la présence d’entrepreneurs ou de dirigeants de grande envergure qui jouent un rôle fondamental. Or ce n’est pas du tout le cas quand on se place dans la perspective de la “destruction innovante”. Je pense qu’à l’avenir les révolutions ne seront pas aussi destructrices qu’auparavant. Elles prendront la forme de grandes vagues de changement suscitées par les paroles et les innovations d’individus liés par des affinités communes.

La catastrophe naturelle qui a frappé le Japon a provoqué une onde de choc qui aboutira inévitablement à un remodelage complet du pays. De tels propos paraîtront sans doute fumeux à ceux qui s’accrochent à l’ancien paradigme ou dont les intérêts sont menacés. Mais combien de gens ont pensé que le Japon deviendrait la seconde puissance économique mondiale en voyant Tokyo et Hiroshima réduites en cendres en 1945 ? À l’époque, le Japon n’avait pas de dirigeants charismatiques. Les futurs leaders du monde des affaires étaient des personnages à première vue insignifiants comme Nishiyama Yatarô (1893-1966), cet ingénieur promu du rang d’administrateur externe à celui de président de la firme Kawasaki pendant la période de l’épuration, qui passait pour un cadre subalterne ne sachant pas ce qu’il disait. On pourrait encore citer Matsushita Kônosuke, le fondateur de Panasonic, et Honda Sôichirô (1906-1991), le patron de Honda, dont la formation scolaire se limitait en tout et pour tout à l’école primaire. Ces entrepreneurs en herbe avaient pourtant déjà compris intuitivement les besoins des Japonais.

Nishiyama Yatarô (au centre), premier président des aciéries Kawasaki. M. Nishiyama a joué un rôle capital dans le rétablissement du Japon après la guerre. Malgré l’accueil hostile que reçut, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, son idée de créer une aciérie intégrée, taxée d’« irréaliste », il était convaincu que l’acier était essentiel au rétablissement du Japon et il entreprit de construire une aciérie pour la société Kawasaki dans le département de Chiba (photo JFE Steel Corp.).