Laisser faire la nature
Le processus de brassage du vinaigre de riz est relativement simple. Il s'agit tout d'abord de mélanger et de fermenter des ingrédients de base pour obtenir du saké, après quoi des bactéries spéciales transforment l'alcool en acide acétique, un composant principal du vinaigre.
Alors que la plupart des vinaigres commerciaux sont produits dans des conditions d’usine, où chaque aspect est minutieusement contrôlé, tel que les souches de ferment utilisées et la température choisie, le kurozu, lui, est produit à la main en extérieur dans des pots en céramique d’une hauteur de 60 centimètres, spécialement conçus pour son processus de fabrication. Ensuite, il y a le travail de la nature ; un élément essentiel au processus de brassage. Les jours d’ensoleillement sont nombreux dans le village de Fukuyama, et la température, entre 18 à 19 degrés en moyenne, y est suffisante pour que le gel hivernal ne soit pas un problème. Les collines environnantes ont également leur rôle à jouer : elles fournissent en abondance une eau fraîche et claire, essentielle au processus de fabrication du fameux vinaigre noir.
La saison du brassage commence en avril. On met tout d'abord les ingrédients principaux – le kôji-kin, suivi du riz cuit à la vapeur, puis de l'eau – dans des jarres en céramique. Une dernière couche de kôji est soigneusement saupoudrée à la surface du mélange. Dernière étape : les jarres en céramique sont fermées puis scellées.
À l’intérieur des jarres, le kôji-kin commence son travail de décomposition de l’amidon du riz cuit à la vapeur en sucres, que la levure présente sur les parois du récipient transformera en alcool. Après environ un mois commencent à se former des bulles et à se dégager un parfum délicat de saké. Autour du troisième mois, la couche de kôji-kin à la surface s'enfonce au fond du pot et vers le quatrième mois l'odeur unique du vinaigre commence à se faire sentir. C’est le signe que le kurozu est maintenant prêt.


Les jarres sont vérifiées chaque jour, une par une, afin de s'assurer du bon déroulement du processus. Ainsi, passant d’un pot à un autre, les cinq sens de ces artisans, ou presque, sont mis à l’épreuve ; ils tendent l’oreille pour écouter les sons de la fermentation, vérifient la clarté du liquide et même goûtent et sentent le futur vinaigre pour s’assurer de l’homogénéité de la qualité.
« Les pots peuvent contenir des microbes bénéfiques comme néfastes. Si le microbe bénéfique l’emporte, alors vous obtiendrez un bon lot de vinaigre », explique un producteur. Pour aider les bactéries contenues dans l'acide acétique à transformer le saké en vinaigre, il est nécessaire de remuer les pots à l’aide de tiges de bambou pour maintenir une oxygénation constante du mélange. Si des bactéries nocives semblent prendre le dessus, du vinaigre mûr sera rapidement ajouté pour y remédier. La tâche est exigeante mais un dosage constant est nécessaire pour produire un vinaigre de haute qualité, digne du nom de kurozu.
Enfin, un dernier élément essentiel du processus de brassage : la température. Des microbes tels que le kôji-kin et la levure ont besoin de chaleur pour se développer, et les jarres de kurozu - appelés aman dans le dialecte local de Kagoshima - ont été conçues pour créer cet environnement propice. Les premiers artisans se sont interrogés sur la taille, la forme et la couleur les plus adaptées pour permettre le maintien du vinaigre à une température idéale. Deux siècles plus tard, les mêmes pots sont encore utilisés.
La production de vinaigre par des moyens naturels traditionnels est un processus long et laborieux. Mais tant que le soleil brillera sur Fukuyama, la relève est assurée et les jarres en céramique noires continueront de s’étendre à perte de vue.
(Texte : Mutsuta Yukie. Photos : Ôhashi Hiroshi. Photo de titre : à Fukuyama, début de la production d’un nouveau lot de kurozu.)


