Danser en beauté somptueusement sur le chemin de l’enfer

KANZE  Je crois que l’enlacement de la liane de Teika n’était pas absolument désagréable à la Princesse. Ce qu’elle dit, c’est : « Partageons cette obsession licencieuse. » Alors qu’elle est enfin libérée, elle est convaincue que le seul monde qu’elle puisse habiter est celui-ci, et retourne à la tombe recouverte de lierre, c’est donc que l’enfer de la passion, elle l’aime.

MATSUOKA  Ce n’était donc pas un amour non-partagé, n’est-ce pas, la licence amoureuse, ils la partagent (rires) ! Une psychologie féminine qui ne doit pas être aisée à comprendre pour un jeune, non ?

KANZE  Dans ma jeunesse, quand je pratiquais Teika, je me souviens des paroles de mon père (Kanze Sakon Motomasa, 25e chef de la famille Kanze). Au moment où la Princesse retourne dans la tombe et cache son visage derrière son éventail avant de s’effondrer, il me dit : « Il faut finir dans la beauté, dans le somptueux… »

Alors qu’elle vient de danser pour rendre grâce au bonze voyageur qui lui a fait des funérailles, elle est de nouveau accrochée par la liane de Teika. Elle pourrait maintenant gagner le monde du satori en s’éloignant de la tombe, et pourtant elle fait le choix de souffrir sur la voie des démons, tout en sachant qu’elle ne pourra éternellement s’en libérer. Dans ce cas pourquoi mon père m’a-t-il dit de jouer cette scène dans la beauté, dans le somptueux ? Cela me paraissait paradoxal, je n’avais pas compris à l’époque.

L’esprit de la Princesse dans sa tombe recouverte de Teika-kazura (liane de Teika)

MATSUOKA  Peut-on aller jusqu’à parler d’une jouissance de la chute ? Il y aurait en elle, dans ce personnage, à la fois le soi sacré, voué au service de la divinité, et le soi faible devant le désir de la chair. Elle est finalement portée vers ce dernier, et même si elle avait le devoir de contrôler ses désirs charnels féminins, elle n’y parvient pas et accroché par son désir elle retombe dans le monde de la boue. 

KANZE  C’est un univers extrêmement sombre, je crois. C’est pourquoi, honnêtement, je ne peux donner cette pièce à pratiquer à un jeune acteur. S’il me demande « Qu’est-ce que l’obsession licencieuse ? », je ne saurais pas quoi répondre, mis à part « Moi, ton maître, je dis que tu es encore trop jeune pour ce rôle ! » (rires).

Konparu Zenchiku, un auteur d’avant-garde

KANZE  En tout cas, le contenu de Teika était franchement d’avant-garde à l’époque.

MATSUOKA  Zenchiku était l’ami de plusieurs grands poètes, poètes de renga et de bonzes(*6) de son époque, et était reconnu comme l’un des hommes cultivés les plus en pointe de son temps. Hormis le répertoire du nô que nous lui devons, il a également laissé un certain nombre d’écrits théoriques et philosophiques sur le nô. Et je pense que c’est à partir de sa large culture qu’il a pu écrire une pièce aussi en avance que Teika.

KANZE  Ce qui pose tout de même une question. Dans Teika, le sutra que récite le bonze itinérant pour honorer l’âme de la Princesse n’est rien moins que le Sutra du Lotus, qui est considéré comme le texte le plus élevé de l’enseignement du bouddhisme. Le fait que la Princesse ne soit pas sauvée, qu’elle retombe dans l’enfer de la passion, malgré la lecture du Sutra du Lotus par le bonze risque d’apparaître comme une négation de l’enseignement de ce texte.
Or, à mon avis, il est absolument impensable de nier la vertu de cet enseignement au Moyen-Âge. Nous avons au contraire un nombre important de pièces du répertoire du nô qui associent le salut des personnages à la vertu du Sutra du Lotus, comme Michimori(*7), par exemple. Nier la vertu de l’enseignement du Bouddha, c’est sortir du nô, je dirais même.

MATSUOKA  Je ne pense pas que Zenchiku nie l’enseignement du bouddhisme, je pense simplement que sa foi allait à un autre enseignement du bouddhisme. Il était un grand dévot du deva Kangiten(*8). Kangiten enseigne à ceux qui ne peuvent contrôler leurs passions d’accomplir d’abord leurs désirs pour apaiser leur cœur.
Ce qui, bien entendu, inclut l’amour charnel. L’érotisme n’est pas refusé, mais au contraire promu comme un moyen d’augmenter l’énergie. Cet enseignement fut mis sous le boisseau comme hérésie à l’époque d’Edo, mais à l’époque de Zenchiku, ce n’était pas un enseignement réprouvé.
À 60 ans passés, Zenchiku et son épouse, qui était la fille de Zeami, visitent un temple dédié à Kangiten. Là, il prie pour retrouver sa vigueur. Autrement dit il prie pour pouvoir avoir de nouveau des relations sexuelles avec sa femme. Et il l’écrit ! Ce qui est typique de Zenchiku, tellement attendrissant !

KANZE  Voilà bien Zenchiku, il ne considérait pas l’amour sexuel comme impur.

MATSUOKA  Il y a aussi que la Princesse Shokushi elle-même est une excellente poète, et pas seulement Fujiwara no Teika. Ainsi on peut dire que Zenchiku a écrit Teika comme un hommage à ces deux grands poètes que sont Teika et la Princesse, qu’il considérait comme des « Boddhisattva de la Voie de la poésie ».

KANZE  Voilà peut-être pourquoi mon père me disait de « jouer en beauté » cette figure de la Princesse au moment où elle tombe.

Les masques de Teika
À gauche : Masque « Zô » (créateur inconnu) pour jouer la villageoise (Esprit de la Princesse), durant la première moitié de la pièce.

À droite : Masque « Deigan » (œuvre de Kawachi) pour jouer l’esprit de la Princesse dans la seconde moitié de la pièce. On considère que ce masque a été créé avec l’image d’une femme d’une beauté absolue à l’esprit. Quelque chose reste de cette beauté dans le masque. 

(Photographies et collaboration à la rédaction : Kanze-kai. Photographies des portraits : Ôkubo Keizô. Vidéo : Ôtani Kiyohide, nippon.com)

(*1) ^ Plusieurs pièces de nô expriment le thème de la passion amoureuse. Par exemple Izutsu (La margelle du puits), qui raconte la relation qui unit la fille de Ki no Aritsune et Ariwara no Narihira, ou Nonomiya, dont le personnage principal est Rokujô no Miyasu Dokoro (La Dame de la Sixième Avenue), personnage emprunté au roman Le Dit du Genji.

(*2) ^ Konparu Zenchiku (1405-vers 1470) : Acteur et auteur de nô de l’époque de Muromachi. Il épousa la fille de Zeami. Parmi les pièces qu’il écrivit, on compte également Bashô (Le Platane) et Yôkihi (Yang Guifei). Grand connaisseur du bouddhisme et de la tradition poétique, il est également l’auteur de traités philosophiques sur le nô, comme le Rokurin Ichiro et le Meishuku-shû. Fondateur de l’école Konparu.

(*3) ^ Princesse Shokushi (1149-1201) : Troisième fille de l’empereur Go-Shirakawa. Sa mère est Fujiwara no Shigeko (elle-même fille de Fujiwara no Suenari). L’empereur Takakura était son demi-frère cadet. Également poète célèbre, elle fait partie des Hyakunin Isshu (recueil des cent poèmes waka). Son vers « Que la corde de ma vie cesse, si elle doit cesser. S’allongerait-elle trop, elle s’affaiblirait et le secret de mon cœur ne pourrait plus longtemps celer » figure dans l’anthologie Shin Kokin Wakashû.

(*4) ^ Vestale issue de la famille de l’empereur, soumise au célibat, qui servit au sanctuaire Kamo à Kyoto (actuellement composé du Kamigamo et du Shimogamo). On comptera 35 vestales à cette fonction du début de l’époque de Heian à celle de Kamakura. La Princesse Shokushi apparaît pour la première fois dans la littérature dans les Contes d’Ise (époque de Heian), en tant que figure des amours interdits.

(*5) ^ Fujiwara no Teika (1162-1241) : Grand poète de la fin de Heian et du début de l’époque de Kamakura. Éditeur des anthologies Shin Kokin Wakashû et Shin Chokusenshû. D’un style très raffiné et virtuose. Il a écrit un certain nombre d’écrits théoriques sur la poésie, ainsi que son journal : Meigetsuki. Par ailleurs calligraphe de grand talent, la postérité de son style est conservé par l’école Teika.

(*6) ^ Parmi les commensaux habituels de Zenchiku : Ichijô Kaneyoshi (1402-1481), régent Kanpaku et célèbre poète, Yamazaki Sôkan (-1540), considéré comme le fondateur du genre renku (ancêtre du haïku), ou Ikkyû Sôjun (1394-1481), moine zen qui servit de modèle au personnage populaire Ikkyû-san.

(*7) ^ Adaptation pour le nô de l’histoire de Taira no Michimori et de son épouse Kosaishô no Tsuboné, personnages du Heike Monogatari (Le Dit des Heike). Michimori, tué à la bataille de Genpei, entre au paradis de Bouddha grâce à un bonze.

(*8) ^ Adaptation au bouddhisme de la divinité hindou Ganesha à tête d’éléphant. L’icônographie courante représente Kangiten sous la forme d’un couple d’un homme et d’une femme à tête d’éléphant se tenant enlacés. Au Japon, les images de Kangiten sont généralement tenues réservées dans des alcôves fermées.