Les journaux intimes de Tateshina

Avec Noda pour guide, Ozu est arrivé pour la première fois à Tateshina en août 1954. En cette saison, à 1 200 mètres au-dessus du niveau de la mer, la verdure des arbres est resplendissante, la température est supportable dans la journée et fraîche la nuit. Le même jour, les cinéastes ont commencé à rédiger les journaux intimes de Tateshina, une chronique de leur retraite.

Sur les fines feuilles de papier washi d’un carnet beige, ils ont couché par écrit le récit de leur routine partagée, jour après jour. Ils faisaient des croquis et plaisantaient, et les visiteurs eux aussi participaient à la chronique. En tout, ils ont rédigé 18 carnets remplis d’anecdotes.

La routine commençait par le réveil, après neuf heures, suivi d’un bain et d’un déjeuner copieusement arrosé de saké. Après quoi ils se mettaient au travail et, dans l’après-midi, s’il faisait beau, ils allaient se promener dans les bois. Parfois, il arrivait même qu’ils se rendent aux sources chaudes locales au coucher du soleil.

Les cinéastes alternaient les repas préparés par Shizu arrosés au saké et les cycles de création et de réjouissance dans la nature. Comme Shizu et d’autres l’ont raconté, l’un des processus de création de film s’est soldé au bout du compte par la consommation de 100 bouteilles de saké. Les bouteilles s’entassaient à l’entrée de la villa tout au long des trois ou quatre mois que prenaient la construction de l’intrigue, l’écriture du scénario et l’organisation du tournage.

Ceci fait, ils quittaient les hauteurs de Tateshina et s’attelaient à l’élaboration du générique. Ils ne tournaient jamais dans cet endroit, mais un salon de coiffure qu’ils fréquentaient dans la ville de Chino, située à proximité, a inspiré une scène de Herbes flottantes (1959).

Ozu et Noda avaient l'habitude d'accompagner leurs moments de cration avec du saké Daiya-giku.
Ozu et Noda avaient l’habitude d’accompagner leurs moments de cration avec du saké Daiya-giku.

Une villa du monde du cinéma

Ozu est tombé amoureux de l’endroit et de la qualité du saké de cette région rizicole. Marchant sur les traces de son ami, il décida en 1956 de louer une autre villa et d’en faire son quartier général, à quelques pas de la forêt. Il l’appela Mugei-sô, un nom associant les mots art (gei) et rien (mu), sô signifiant « villa ». C’est là qu’Ozu et Noda allaient produire six films de plus, dont le dernier, Le Goût du saké (1962), l'œuvre ultime du réalisateur.

La villa est toujours là, portes ouvertes aux visiteurs venus écouter Fujimori Mitsuyoshi, le guide, qui leur fait partager les soirées d’Ozu et de Noda en compagnie d’autres célébrités, ainsi que les sukiyaki de bœuf et de légume cuisinés par Ozu lui même pour ses hôtes.

Mugei-sô hébergeait aussi une amante. Les journaux intimes de Tateshina mentionnent la visite effectuée en 1956 par Murakami Shigeko, une accordéoniste qui joue un morceau dans une scène de Voyage à Tokyo. « Tout le monde savait qu’elle était la petite amie d’Ozu », dit Fujimori. D’autres témoignages confirment qu’ils avaient une relation étroite. Lors de ses séjours dans la villa, selon les journaux intimes, son accordéon divertissait les hôtes au cours des soirées.

Fujimori Mitsuyoshi raconte des histoires sur Ozu à Mugeisô, sa retraite.
Fujimori Mitsuyoshi raconte des histoires sur Ozu à Mugei-sô, sa retraite.
L'extérieur de la villa Mugeisô
L’extérieur de la villa Mugei-sô