L’avant-garde pour tous

Cependant, comme je l’ai déjà dit, ce message débordant d’amour est intimement lié aux obsessions particulières qui ont été son lot depuis l’enfance. Elle était sujette à des hallucinations dans lesquelles des motifs floraux envahissaient l’espace, menaçant d’entraîner sa propre disparition, et déjà à l’école primaire les pois et les quadrillages qui sont sa marque de fabrique apparaissaient dans ses dessins, peut-être dans une sorte de thérapie artistique instinctive destinée à la libérer de ce poids psychologique en dessinant l’objet de ses terreurs. Les vastes toiles de sa période new-yorkaise, un réseau de quadrillages infinis à la fois « simple et complexe », peuvent être considérées comme le fruit de cette peur spatiale obsessive venue de son enfance. Mais l’expression de cet espace pictural all-over(*1) a en réalité fourni le point de départ de l’évolution de l’ École de New York(*2), de l’action painting aux coups de pinceaux dynamiques vers la sobriété du minimalisme, une réalité qui prouve que Kusama Yayoi n’était pas une excentrique repliée sur elle-même dans sa coquille, mais au contraire l’incarnation vraie d’une force dialectique qui a fait progresser l’Histoire.

Le Jardin de Narcisse (1966) : pour la 33e Biennale de Venise, 1 500 boules miroir disposées sur une pelouse. Dans une tentative de critique de la marchandisation du monde artistique, les boules étaient vendues aux visiteurs. (© Yayoi Kusama)

À New York, en parallèle de ses peintures, Kusama Yayoi fabriquait également des sculptures souples, notamment des meubles et tables recouverts de coussins de forme phallique. Le détournement d’objets du quotidien peut amener à considérer cette série comme un point de départ du pop art, mais la présence écrasante d’une expression sexuelle inquiétante est forcément indissociable des obsessions qui lui sont propres.

Kusama Yayoi entourée de ses soft sculptures dans son atelier à New York en 1961. (© Yayoi Kusama)

Pour Kusama Yayoi, la création est clairement un acte destiné à se libérer des pressions psychologiques, mais sa vraie grandeur se situe sans conteste dans l’élévation de cette aspiration à une prière rédemptrice pour soi-même et pour le monde entier dans le même temps. Comme on le voit dans ses happenings protestataires à New York, malgré toute l’apparence de solitude qu’elle peut donner, Kusama Yayoi n’est pas un outsider coupé de la société, mais plutôt une représentante de « l’avant-garde pour tous », et porteuse indéfectible d’un message d’amour.

Happening nu contre la guerre et drapeau brûlé (1968) : « Le corps humain est si beau, pourquoi le faire mourir à la guerre ? Entre la guerre et l’amour libre, que préférez-vous ? » Kusama Yayoi se positionne avant tout contre la guerre, pour la paix et l’amour. Elle tente de libérer les gens de leurs idées préconçues. (© Yayoi Kusama)