« La tradition est une succession d’innovations »

Malgré un travail quotidien acharné, la vie d’un artisan laqueur n’était pas rentable.

« Ce n’est que quand j’ai atteint la cinquantaine que les gens ont commencé à acheter mes réalisations. En attendant il fallait faire autre chose pour gagner ma vie. Dans la journée, je restaurais des oeuvres désignées « Biens culturels importants », et j’enseignais. Le soir, je me consacrais à la création. Cette routine a été ma vie pendant des années, mais j’étais au moins heureux de pouvoir faire ce que j’aimais. »

Murose a énormément appris de son travail de restauration de biens culturels. La reproduction d’une boîte pour produits cosmétiques, Ume maki-e tebako, un trésor national de l’époque de Kamakura (1185–1333), à la tête d’une équipe de 18 artisans et chercheurs, lui reste en mémoire.

« J’avais toujours pensé que le fond doré du maki-e devait être uniforme d’aspect, mais en travaillant sur la boîte Ume maki-e tebako, je me suis rendu compte que dans le maki-e de l’époque de Kamakura, on mettait en valeur l’aspect granuleux de la poussière d’or. J’ai compris que les possibilités étaient infinies et c’est ce qui m’a permis de libérer ma créativité. »

Le projet a pris trois ans et s’est terminé en 1998. Murose avait 48 ans et c’est là où il se décide à rogner ses propres copeaux d’or et créer des poussières avec des particules de formes et de textures différentes pour aboutir à des créations tridimensionnelles.

Le résultat de cette émancipation a été une œuvre appelée Saikô (lumières colorées), une boite octogonale qui allie les techniques du maki-e et du raden. Cette pièce, créée à l’âge de 50 ans, s’est vue attribuer le prix du Gouverneur de Tokyo à l’exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon en 2000.

« Lumières colorées » (Saikô), une boite octogonale qui allie les techniques de laque maki-e et d’incrustation de nacre raden. Présentée à la 47e l’exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon en 2000. (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)
« Lumières colorées » (Saikô), une boite octogonale qui allie les techniques de laque maki-e et d’incrustation de nacre raden. Présentée à la 47e l’exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon en 2000. (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)

« Depuis plus de 1 200 ans, la tradition voulait que la couleur de fond d’une œuvre de maki-e soit monochromatique, noire ou dorée. Dans « Lumières colorées », je me suis ancré dans cette tradition tout en utilisant le nacre et une technique appelée kanshitsu pour rehausser les couleurs, ainsi qu’un apport de poussière d’or de consistances différentes pour essayer de les approfondir. »

« On a tendance à penser que l’artisanat traditionnel est simplement une question de préservation des procédés et du sens esthétique du passé. Mais même si les techniques de base restent les mêmes, les matériaux et l’expression évoluent. Pour moi, la tradition est une succession d’innovations, et une œuvre comme celle-ci, qui est une manifestation d’une toute nouvelle expression, est d’une importance cruciale. »

(© Mori Masatoshi)
(© Mori Masatoshi)

Murose est désigné Trésor national vivant dans la catégorie laque, sous-catégorie maki-e, en 2008. Selon un communiqué de presse de l’Agence des affaires culturelles, cette désignation repose sur « la création d’œuvres qui se fondent sur des techniques traditionnelles tout en insufflant une approche très personnelle qui apporte une palette de couleurs très variée. Ses œuvres se caractérisent par une structure sobre représentative d’une sensibilité moderne qui est élégante et unique. »

L’art est un baume au cœur qui enrichit le monde entier

Murose travaille aussi énormément à la promotion de la culture de la laque. En 2007, il présente ses œuvres lors d’une exposition au British Museum, et valorise la culture de la laque à Londres à travers une série de conférences et de démonstrations. Depuis plus de 20 ans, il est également conseiller du Victoria and Albert Museum, participant à des études sur la laque et enseignant des techniques de restauration.

Par ailleurs, l’artiste organise tous les ans des ateliers au Japon pour initier les enfants à la laque. Ce projet a commencé en 2012, après le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon.

« Il y a des limites à ce qu’une seule personne peut accomplir, mais l’activité de transmettre la beauté de l’art et l’artisanat de la laque est le moyen de sauvegarder la culture, même quand je ne serai plus là. »

(© Mori Masatoshi)
(© Mori Masatoshi)

D’où vient cette passion qui pousse Murose à créer et aussi à partager en permanence ?

« Sans ma passion pour la laque, je ne sais pas où je serais aujourd’hui. Cet univers est extraordinaire. Prenez des objets en laque entre vos mains, et sentez la richesse en même temps que la légèreté. Les toucher apaise le cœur. L’art enrichit l’âme. Je suis convaincu que si je fais passer ce message, même à une seule personne, le monde s’en portera mieux. »

(Interview et texte de Sugihara Yuka et Power News.)