Une vie d’imprimeur

——Vous étiez déjà imprimeur à Taïwan, et vous l’êtes resté après-guerre, au Japon.

OKABE

Au cours de ma dernière année d’école primaire, mon père s’est lancé dans l’imprimerie, il faisait de l’impression offset, ce qui était rare à l’époque. Cette technique était recherchée à Taïwan après-guerre, et elle nous a aussi servi après notre installation à Maebashi.

Avec sa petite-fille, Chie.

À Taipei, j’imprimais des livres spécialisés comportant de nombreuses illustrations et des manuels scolaires, des cartes postales et des timbres ; vers la fin de la guerre, j’ai aussi imprimé de l’argent, des billets émis par la banque de Taïwan pour remplacer ceux de la banque du Japon qui ne nous étaient plus livrés. Après-guerre, quand on m’a enrôlé, j’ai imprimé beaucoup de portraits de Sun Yat-sen et de Tchang Kaï-chek que les Taïwanais installaient chez eux.

À l’imprimerie Jômai, en plus de mon activité d’imprimeur, j’ai aussi beaucoup enseigné ; l’administration, entre autres, me chargeait d’animer des examens et des séminaires sur les techniques d’impression. Après, comme mon fils aussi était dans l’imprimerie, j’ai intégré son entreprise, où j’ai continué à travailler. J’ai été imprimeur toute ma vie.

La fin de la guerre en compagnie des soldats taïwanais

——Parlez-nous de votre expérience de la guerre.

OKABE

Quand le conflit s’est durci, j’avais déjà plus de 25 ans et je n’ai été mobilisé que dans les derniers mois de la guerre, en février. Je n’ai quasiment pas participé aux combats.

Dans mon bataillon, il n’y avait pratiquement que des Taïwanais dans leur vingtaine, et quelques Japonais comme moi. Nous étions une vingtaine en tout, c’était un petit bataillon. Nous n’avions que deux fusils et, pour être honnête, au début, nous ne comprenions pas pourquoi nous avions été mobilisés. Au bout d’un moment, avec d’autres bataillons, nous sommes partis pour les montagnes du sud-est de Taipei. À ce moment-là, nous portions non pas des fusils mais des scies et des pelles, nous ne devions pas tellement avoir l’air d’une armée.

On dit souvent que les soldats arrivés de Chine à Taïwan après la guerre étaient dépenaillés, qu’ils portaient sur le dos une marmite et un parapluie. Mais à vrai dire, la situation était la même pour l’armée japonaise mobilisée, comme nous, dans les derniers moments de la guerre. Quand je vois des photos d’époque de l’armée du Kuomintang, je me souviens que nous étions pareils, nous n’avions rien à leur envier.

L’autre bataillon taïwanais dont je me souviens, c’est celui des autochtones. Peut-être parce qu’ils avaient l’habitude de vivre dans les montagnes, ils se sont battus très courageusement sur le front du sud.

Le bombardement de Taipei

——Le 31 mai 2015 marquait le 70e anniversaire du bombardement de Taipei. Que s’est-il passé, à l’époque ?

OKABE

Jusqu’alors, il y avait eu de petits bombardements, mais celui-là était vraiment terrible. À l’époque, comme nous étions en temps de guerre, les quatre imprimeries de Taipei, y compris la nôtre, avaient été fusionnées. Nous avions été baptisés « usine numéro 2 ». Ce jour-là, à 9 heures, nous étions rassemblés au siège, près du palais du gouverneur (l’actuel palais présidentiel) pour une réunion matinale. Au bout d’un moment, les sirènes ont signalé l’approche des bombardiers ; nous nous sommes immédiatement séparés et je suis rentré chez moi. Une énorme bombe est tombée sur le siège de l’entreprise. L’encre a pris feu, provoquant un incendie dans lequel plusieurs personnes sont mortes.

Après, j’ai entendu dire que les bombardiers étaient venus des Philippines. Ils transportaient de grosses bombes. La flotte était nombreuse, et chaque appareil larguait seulement quelques bombes. Les cibles étaient le palais du gouverneur, le quartier-général, les régiments, et certaines écoles susceptibles d’abriter des militaires aussi. Mon ancien collège en faisait partie.

Les cibles du bombardement de Taipei. (Plan fourni par Okabe Shigeru)

À ce moment-là, les jeunes Japonais avaient presque tous été mobilisés ; je faisais partie d’une équipe de pompiers composée de jeunes Taïwanais et j’ai aidé à circonscrire les incendies dans les bâtiments bombardés. La famille et des proches de ma femme ont hélas péri dans ces bombardements.

L’un des symboles du Taïwan d’alors, l’hôtel des chemins de fer de Taïwan, situé en face de la gare de Taipei, a été rasé ce jour-là. J’ai réalisé à quel point les bombes étaient destructrices. Le palais du gouverneur et sa tour symbolique ont survécu, mais l’incendie a duré deux jours. Les conduites d’eau avaient explosé et la pression d’eau était insuffisante pour éteindre les flammes.

Mais dans les quartiers résidentiels où vivaient de nombreux Taïwanais, il n’y avait que peu de dégâts, semble-t-il.