Ne pas se laisser enfermer par des préceptes

Entre le XXe et le XXIe siècle, un certain nombre de techniques agricoles naturelles ont été mises en avant au Japon. Le pionnier de cette école est Fukuoka Masanobu (1913-2008), dont les préceptes se sont répandus dans le monde entier. En Asie du Sud-Est, la fabrication et la dissémination de nombreuses « boulettes de graines » composées de diverses herbes, céréales et d’une centaine de graines a permis de transformer des friches incultes en bananeraies ou en forêts. Aux Philippines, cette initiative a reçu en 1988 le prix Ramon Magsaysay. Mais au Japon, cette méthode a échoué dans de nombreux cas. Pourquoi ? M. Kawaguchi offre une réponse :

« C’est sans doute à cause d’un trop grand respect des préceptes prônant l’abandon du labour, des engrais et des pesticides et le recours aux semis directs. Par exemple, certaines cultures prennent bien lorsque les graines sont répandues directement sur le sol ou avec un système de boules de graines, mais d’autres semis ne peuvent croître correctement que s’ils sont profondément enfoncés dans la terre. Et puis, un champ non labouré évolue d’année en année, et il faut aussi tenir compte des différences de température, de climat et de terrain en fonction des régions.

Dans les régions très chaudes, par exemple, recouvrir les rizières d’une épaisse couche de paille peut provoquer le croupissement de l’eau et faire pourrir les plants de riz, ce qui les empêchera de pousser correctement. On doit s’adapter au climat, à l’état du terrain et au type de culture, plutôt que de se conformer à des règles. Il faut évaluer, accompagner et laisser faire. En respectant ces principes, là où de l’herbe pousse, la culture est possible. Parce que le blé, le riz et les légumes sont aussi de l’herbe. »

La plantation des pommes de terre, au mois de mars, dans un trou creusé à travers la couche de paille qui recouvre le sol.

L’antithèse de l’agriculture contemporaine

L’agriculture naturelle est une agriculture durable, qui a un impact faible sur l’environnement. Ses instruments sont des outils manuels comme la faucille et la houe. La terre est nourrie de ce qu’elle a produit, la paille des récoltes et les épluchures de légumes, par exemple, ce qui permet de travailler sur la durée sans avoir à investir, notamment en recourant à des engrais organiques ou à du compost fabriqué ailleurs. Mais, du point de vue de l’approvisionnement alimentaire, l’agriculture naturelle ne manque-t-elle pas d’efficacité ?

« Certains se demandent peut-être quel rôle peut jouer une agriculture naturelle et manuelle au XXIe siècle, alors que beaucoup de gens meurent de faim dans les pays en développement. Avec un tracteur, on peut rapidement labourer de vastes étendues, ce qui semble efficace a priori. Mais réfléchissez un peu : pour fabriquer ce tracteur, il faut des matières premières, de l’électricité, de la main-d’œuvre. Combien de personnes sont ainsi mobilisées ? À l’échelle de la planète, c’est une énorme somme de travail. Et on dit que les ressources naturelles qui permettent de fabriquer des engrais chimiques à l’étranger, comme les filons de phosphorite, risquent de se tarir dans un avenir proche. De ce point de vue, l’agriculture naturelle, qu’on peut pratiquer soi-même, avec des outils qui existent depuis longtemps, est une façon durable de produire son alimentation. »

En mars, préparation d’une couche chaude pour la culture des légumes d’été : un trou d’une trentaine de centimètres est rempli de couches de paille de riz, de déchets alimentaires et de son de riz, puis d’herbe fraîche fauchée et de paille de riz qu’on arrose d’eau. Le tout est recouvert d’une couche de 15 cm de terre sur laquelle on sème les graines. On dispose autour des fagots de paille, sur lesquels reposera un couvercle fait d’un cadre en bois tendu de papier huilé. Dans la terre ainsi naturellement réchauffée, on obtient des légumes d’été un peu plus tôt qu’en culture à l’air libre.