De l’utilité des bistros
Il n’est pas rare au Japon d’aller boire un coup après le travail entre collègues, où pour inviter ses subordonnés. La parole se libère plus aisément dans un cadre informel, plutôt qu’au bureau, où règne la parole « fabriquée ». Il n’y a que dans un bistro (izakaya) que l’on peut entendre des phrases du style : « pendant la réunion, j’ai dit que j’étais d’accord, mais je sais bien que c’est infaisable… » ou : « Je te comprends, mais tu peux compter sur moi pour veiller aux conséquences, alors je te demande juste de prendre sur toi pour le moment… »
L’alcool fait baisser sa garde, il est donc plus facile de dire ses quatre vérités à son interlocuteur, même les choses qu’il serait délicat de dire à l’intérieur de l’entreprise. Boire ensemble après le coucher du soleil est d’une grande aide pour préciser une opinion, arrondir les insatisfactions des subordonnés, entendre les critiques qui ne sont pas arrivées à vos oreilles pendant la journée. Et c’est parce que les gens reconnaissent l’efficacité de la méthode qu’ils soulèveront encore ce soir le rideau d’un bistro agrémenté d’une lanterne rouge.
À propos, c’est bien parce que tout un chacun se souvient d’un moment important de sa vie qui s’est décidé dans un bistro que l’on ne compte plus les chansons sur le thème du saké, des bistros et autres tavernes. Il suffit qu’une de ces chansons vous attrape l’oreille pour que la nostalgie de votre propre expérience dans un contexte similaire vous pousse ce soir encore dans un bar, et tant pis pour la gueule de bois demain matin !
Un vent contraire souffle sur les soûlographes
J’ai travaillé plusieurs années dans la succursale chinoise d’une banque japonaise, je peux donc dire que je possède une bonne expérience de réunions et de banquets à Beijing, à Hong Kong, à Guangdong, à Shanghai et ailleurs. J’ai des souvenirs de certaines soirées arrosées qui ont mené à des accords commerciaux de grande importance. Mais je me souviens tout particulièrement d’un fait qui m’avait étonné : je n’ai jamais vu un Chinois soûl lors de ces beuveries. Pourquoi ?
En Chine, boire de l’alcool, jusqu’à l’ivresse en particulier, n’est pas très bien vu. Depuis les temps anciens et de nos jours encore, les banquets sont les moments où l’on évalue les qualités et les défauts d’une personne, aussi être ivre est-il tabou. L’arrière-plan historique a conduit à éviter l’ivresse, c’est pourquoi, s’il est normal de proposer un toast à des partenaires commerciaux étrangers, tout le monde se garde bien de montrer le moindre signe d’ivresse.
Alors qu’au Japon, vous verrez souvent des gens en états manifeste d’ébriété à l’heure de la fermeture ou dans les derniers trains. Évidemment, en état d’ivresse vous risquez de commettre des imprudences ou de louper la gare où vous deviez descendre. Et pourtant, le nombre de pochetrons ne diminue pas. Peut-être grâce à ces récits anciens de prêtresses miko totalement soûles, nous sommes plutôt tolérants face à l’ébriété d’autrui, et nous n'avons pas peur de nous retrouver gris.
Cependant, cette générosité qui prévalait vis-à-vis des ivrognes est en train de changer. En réponse à la montée des valeurs de l’éthique et de la morale, les regards sur les voyageurs ivres dans les trains se font de plus en plus sévères. Autrefois, l’attitude normale était de considérer que les attitudes plus ou moins répréhensibles que l’on avait pu avoir sous l’emprise de l’ivresse ne comptaient pas, du moment que l’on ne s’en souvenait pas. Cela ne portait pas à conséquence. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Moralité : le saké, ça s’avale, mais ne te laisse pas avaler par lui.
(Extrait et adapté de deux articles d’Urushima Minoru, parus en japonais les 27 et 28 novembre 2017.)