Comment lutter contre les sites de manga illégalement mis en ligne ? Le mangaka Akamatsu Ken, lui, a sa solution : il gère le site internet « Manga Library Z », qui offre d’anciens mangas en lecture gratuite, mais assortis de publicités, avec l’accord de leurs auteurs. Les revenus publicitaires leur sont reversés. Il travaille aussi activement à plusieurs projets expérimentaux utilisant YouTube et des programmes de traduction automatique, visant à adapter le manga à l’ère du numérique.

Comment contrer le piratage ?

Le gouvernement japonais a tenté de promouvoir diverses mesures pour lutter contre les sites pirates malveillants, tel Manga Mura, qui aurait dépassé les 100 millions de visites avant d’être fermé en 2018. Néanmoins, les idées de blocage coercitif pour mettre fin à l’accès des internautes à un contenu qui enfreint les droits d’auteurs, dont des mangas, rencontrent une forte opposition, et aucune proposition de loi en ce sens n’a pu aboutir au cours de l’actuelle législature.

Un blocage radical poserait problème du fait qu’il violerait le principe du secret des communications reconnu par la Constitution. D’autre part, des mangakas eux-mêmes s’opposent à rendre les téléchargements illégaux. C’est le cas de Akamatsu Ken, l’auteur de célèbre manga Love Hina, dont la position en tant que président de l’Association japonaise des auteurs de mangas lui confère une position influente sur la politique anti-piratage pour faire pression sur le gouvernement.

« D’abord, rendre illégal le téléchargement d’images fixes ne va pas empêcher les sites en streaming comme Manga Mura d’opérer. En revanche, cela pourrait rendre problématique une capture d’écran pour laquelle se poserait un problème de droit d’auteur délicat. On peut s’attendre à de grosses résistances psychologiques de la part des gens si tout ça n’a d’autre raison que de protéger les auteurs de mangas, et ce sont ces derniers qui trouvent que de telles mesures seraient trop sévères. Le vrai problème, ce sont les sites « annuaires », qui tiennent à jour les adresses des sites où trouver du contenu piraté. Il était question d’inclure ces annuaires, dit « reach sites », dans la proposition de loi, mais tout a été renvoyé en commission, c’est dommage. »

La législation relative à la protection des contenus contre le piratage n’a pas fini de tâtonner. De son côté, Akamatsu Ken met en place différentes expérimentations visant à défendre les revenus des auteurs de manga. La plateforme qui met en place ces expérimentations est la « Library Manga », qui met en ligne gratuitement des mangas épuisés et donc plus distribués commercialement.

Les œuvres épuisées ne sont pas protégées par les éditeurs

À l’origine, en 2010, le projet (appelé J-Comi à cette époque) visait à offrir une distribution officielle pour ses propres anciens mangas. « Les séries les plus populaires comme One Piece ou L’attaque des Titans sont protégées dans le cadre d’un contrat d’exclusivité avec un éditeur. Mais les œuvres épuisées sont laissées en friche. L’objectif initial de la plateforme était de couper l’herbe sous le pied des sites qui pirataient des mangas épuisés. Et comme il n’existait à l’époque aucun site qui mettait gratuitement des mangas à la disposition des lecteurs tout en générant un revenu publicitaire, on en a parlé. »

Selon les explications d’Akamatsu Ken, cette expérience ne concerne des œuvres épuisées que pour des raisons de commodité. De façon générale, les auteurs de mangas cèdent en exclusivité leurs droits d’exploitation à un éditeur pour une certaine durée. À l’issue de cette période, le contrat est souvent reconduit automatiquement, mais dans les faits, très peu d’œuvres sont réimprimées. « Pour les éditeurs, l’œuvre n’est pas “épuisée”, elle est simplement “indisponible, à date de réimpression indéterminée”. » Mais si un auteur émet le souhait de distribuer ses œuvres passées sur la plateforme « Library Manga », les éditeurs ne font généralement pas de problème et respectent la volonté des auteurs.

« Sur Library Manga Z, ces mangas dits "épuisés" ou qui n’ont même jamais été édités en volumes, sont, avec l’accord de leurs auteurs, proposés gratuitement à la lecture (d’autres ne sont disponibles qu’à titre onéreux). Mais ils sont associés à des bannières publicitaires, dont les bénéfices tirés de leurs contenus sont intégralement reversés aux auteurs. La société gestionnaire de la plateforme est une société anonyme appelée J-Comic Terrasse, dont Akamtsu Ken est le président. Le catalogue de la plateforme est actuellement riche de plus de 10 000 titres, et le site compte environ 1 million d’usagers par mois. « Si vous pouvez lire gratuitement, il n’y a plus aucun mérite à aller sur des sites pirates, c’est donc une façon indirecte d’éliminer les contenus illégaux qui circulent sur Internet. La caractéristique première du site est que je suis moi-même un auteur actif, actuellement publié sur un magazine de pré-publication shônen (manga pour jeunes adultes) du groupe Kôdansha. Nous visons une relation où tout le monde y gagne entre les auteurs, les lecteurs et les éditeurs. »

« Dès que je trouve un manga sur un fichier zip (fichier compacté) sur un site pirate, je contacte l’auteur, et je lui demande l’autorisation de le mettre en accès libre sur Library Manga. En claire, je pirate les pirates ! Si nous poursuivons ce système, je pense couvrir ainsi environ la moitié des titres actuellement non distribués par le marché. »