Un site expérimental qui propose différentes façons de lire
Library Manga n’est pas seulement un outil anti-piratage. « Manga Library Z est l’endroit idéal pour développer et expérimenter de nouveau modes de lecture », explique Akamatsu Ken. En 2018, en collaboration avec l’éditeur Jitsugyô no Nihonsha, une expérience de démonstration a été menée avec des œuvres passées, y compris des œuvres littéraires, mises gratuitement à disposition des internautes, assorties de publicités. 80% des revenus publicitaires ont été reversés aux auteurs, le reste allant à l’éditeur ou à la personne qui met en ligne, car une forme d’encouragement pour les tiers qui désirent mettre en ligne un contenu dont ils disposent est prévu. Pour les éditeurs qui n’ont pas encore procédé à la numérisation de leurs ouvrages, c’est l’occasion de le faire grâce à Manga Library Z, qui prévoit d’ouvrir son partenariat à d’autres éditeurs.
D’autres façons de monétiser les œuvres passées sont également envisagées, comme la vente de fichiers PDF avec tatouage numérique (40 % aux auteurs), l’enregistrement sur la plateforme Kindle (30 % aux auteurs), et un service d’impression à la demande.
D’autres expériences encore, comme la lecture des dialogues dans les bulles par reconnaissance optique des caractères (OCR), la traduction en 51 langues grâce à la fonction de traduction automatique de Google, et la conversion automatique des scans en vidéo YouTube. L’outil de traduction automatique en 100 langues de YouTube est également utilisé. Toutes ces expériences visent à permettre aux fans du monde entier de lire des mangas.
En outre, « des commentaires audio et des analyses des œuvres par l’auteur lui-même seront proposées, afin de permettre différentes lectures des ouvrages du passé ». Toutes ces fonctionnalités génèrent des revenus pour les auteurs sur leurs ouvrages passés.
Akamatsu Ken travaille également à un outil de recherche textuelle sur les mangas, afin de lier protection des droits d’auteur, revenus des auteurs, et recherche académique.
« Les recherches quantitatives sur les kanji ou les mots les plus utilisés sont d’un intérêt important dans le domaine de la recherche académique. Par exemple, il est intéressant de savoir si Tezuka Osamu utilise plus le mot “Vie” ou le mot “Mort” dans telle ou telle série. C’est un élément important d’une recherche littéraire ou philosophique sur les mangas. »
L’objectif ultime serait de sauvegarder tous les livres anciens ou épuisés qui ont été numérisés par la Bibliothèque de la Diète (la bibliothèque nationale du Japon) et de les rendre consultables par une recherche textuelle. « L’ensemble des mangas sortis avant 1968 en dépôt à la Bibliothèque de la Diète ont été numérisés. Mais leur consultation est impossible dans de nombreux cas, ce sont donc des données mortes. Nous, nous voulons trouver un usage à cette masse colossale de données. »
Vers un avenir où les mangas parleront
Pour Akamatsu Ken, l’industrie japonaise du manga a pris la vague de l’ère numérique. « Certains auteurs ont vu leurs royalties augmenter par rapport à l’époque du média papier. Je pense que dans l’avenir, les ventes des médias numériques dépasseront celles du papier. »
L’industrie du manga est au milieu d’une période de transition, notamment en ce qui concerne la protection contre les exploitations pirates. Pour protéger leurs droits, Akamatsu Ken estime que les auteurs ne peuvent plus se contenter de « dessiner et vendre ». Pour lui, cette époque est révolue.
« En ce qui concerne l’interdiction des téléchargements d’images fixes, Takemiya Keiko (présidente de la Japan Society for Studies in Cartoon and Comics) et Satonaka Machiko (administratrice de l’Association japonaise des auteurs de mangas) et moi-même avons échangé nos opinions. Mais certains auteurs ne disent pas ce qu’ils en pensent. À l’avenir je souhaiterais mettre en place un système qui écoute et compile l’avis de nombreux mangakas actuellement actifs en première ligne. Dans un proche avenir, l’Association japonaise des auteurs de mangas devrait se prononcer sur l’établissement d’une législation de type fair use. Je voudrais qu’au-delà de moi-même, le plus d’acteurs possible fassent connaître leur avis, afin de transmettre ces opinions aux députés. »
Le principe du fair use est à l’origine une disposition du droit américain qui régit le droit d’auteur. Il s’agit d’autoriser toute utilisation « correcte » d’une œuvre privée, même sans l’autorisation de l’auteur. La révision de la loi japonaise sur le droit d’auteur, entrée en vigueur depuis janvier 2019, a d’ores et déjà élargi les restrictions des droits sous certaines conditions, mais l’introduction d’un principe de fair use japonais fait encore l’objet de discussions.
Viser les marchés étrangers
Les mangas et l’animation japonaises sont très populaires à l’étranger, et nombreuses sont les licences qui sont adaptées au cinéma par Hollywood, comme Alita : Battle Angel, de James Cameron, adapté du manga SF Gunnm de Kishiro Yukito, ou Détective Pikachu, sorti en mai 2019, basé sur les personnages de la licence Pokemon.
Pour Akamatsu, la domination japonaise dans le domaine du manga n’est pas en péril dans l’immédiat. Et l’industrie devrait s’ouvrir plus activement aux marchés étrangers.
« Le nombre de dessinateurs de talent en Chine et en Corée du sud est en augmentation, mais du fait d’une stricte réglementation du droit d’expression, vous n’y verrez pas apparaître des œuvres phares comme L’Attaque des Titans. Leur rêve à eux est de venir au Japon dessiner et gagner des royalties sur leurs droits d’auteur. Moi, je veux vendre par voie électronique des œuvres d’auteurs japonais, mais aussi compris des œuvres dessinées au Japon par des auteurs étrangers, traduits automatiquement. La faible natalité au Japon rend le marché intérieur trop compétitif, et la seule façon d’augmenter le nombre de lecteurs est d’ouvrir plus largement le marché au-delà de nos frontières. Voilà notre objectif suivant !
(Photo de titre : une page du site Manga Library Z, présentant l’héroïne de Love Hina, manga de Akamatsu Ken)

