Source de malentendus pour l’édition abrégée
Le livre Unbeaten Tracks in Japan, édité en deux volumes, n’est pas celui que la majorité des lecteurs du monde entier connaissent aujourd’hui sous ce titre. Ce dernier est devenu une source de malentendus, et la plupart des gens ayant peu ou prou connaissance de l’ouvrage pensent aujourd’hui qu’il s’agit du récit personnel d’un voyage à Hokkaidô effectué par une dame anglaise d’un certain âge débordante de curiosité... Le point de vue général assimile essentiellement ce livre à une compilation de lettres envoyées à ses proches pendant ses voyages. Cette idée prévaut jusque chez les érudits qui se sont penchés sur ce livre en Angleterre et aux États-Unis. À quoi cela tient-il ? La raison principale en est que, après que l’édition originale en deux volumes du livre d’Isabella Bird eut reçu un chaleureux accueil du public, John Murray III, l’éditeur, jugea bon d’en publier une version abrégée, où la longueur du texte était réduite de moitié et l’ouvrage prenait une tournure de chronique de voyage et d’aventure typiquement « féminine ». Cette version abrégée, publiée cinq ans après l’édition originale sous la même couverture et la même reliure, s’est fondamentalement substituée à l’édition originale, et c’est elle qu’ont reprise la plupart des réimpressions. C’est ainsi que tant de gens en sont venus à assumer que ce récit de voyage simplifié constitue la version originale.
La même chose s’est produite au Japon. Une traduction en japonais, faite par Takanashi Kenkichi à partir de la version abrégée, est sortie en 1978. Grâce à la popularité dont jouissaient alors les récits de voyage, le livre s’est bien vendu et, aujourd’hui encore, cette traduction, qui a été rééditée en 2000 dans une collection de poche à bon marché, a de nombreux lecteurs. Elle a en outre fait l’objet d’un livre de commentaires par l’éminent ethnographe Miyamoto Tsuneichi. Bien que Takahashi fût au courant de l’existence de l’édition originale en deux volumes, nombre d’aspects du caractère et de la vie d’Isabella Bird, ainsi que le contexte historique de ses voyages et leur vraie nature, ont échappé à sa compréhension.
La situation a encore été aggravée par les éditions ultérieures qui ont publié par bribes des extraits de la traduction de Takanashi, en partant de l’hypothèse qu’elle était fiable à 100 %. Quant aux éditions basées sur le texte original en deux volumes, estimant que le périple d’Isabella Bird était un voyage personnel et que le livre avait été compilé à partir de lettres envoyées à ses proches, elles ont choisi de donner au texte le ton familier du japonais parlé (en recourant à des formes grammaticales couramment utilisées dans la conversation et le courrier). Le marché a été envahi de traductions criblées d’énormes faux sens et de mots inadéquatement choisis. Voilà pourquoi, bien qu’Isabella Bird reste, aujourd’hui encore, mieux connue au Japon que chez elle en Angleterre, les problèmes inhérents à la lecture d’un texte en traduction ont généré une profusion d’idées fausses sur son voyage et son livre.
C’est pour aider à dissiper ces malentendus que je me suis lancé dans une nouvelle traduction de l’intégralité de l’édition originale en deux volumes. Le fruit de mon travail a été publié en 2012 et 2013 en quatre volumes, où je propose une traduction intégrale accompagnée d’un abondant appareil de notes visant à aider les lecteurs à comprendre la vraie nature du voyage d’Isabella Bird au Japon.
J’ai également publié une traduction de la version abrégée des voyages d’Isabella Bird ainsi qu’un livre intitulé « Isabella Bird et ses voyages au Japon » (Isabella Bird to Nihon no tabi, éditions Heibonsha, 2014), qui offre pour la première fois un compte-rendu détaillé et précis des événements qui entourent son célèbre voyage. Après quoi la version anglaise est sortie en 2017 sous le titre Isabella Bird and Japon : A reassessment (« Isabella Bird et le Japon : une réévaluation »). J’espère que ces publications contribueront d’une façon ou d’une autre à dissiper les malentendus à propos d’Isabella Bird et de ses voyages au Japon, et qu’elles permettront à un nouveau public de découvrir la vraie histoire de cette femme remarquable.
(Photo de titre : photo portrait d’Isabella Bird prise en 1881. Avec l’aimable autorisation de l’auteur)
