Peindre les différences entre les « trois villes » pour les générations futures
Dans le Morisada Mankô, de nombreuses pages sont consacrées à une comparaison des coutumes et des goûts entre Edo et Kyoto-Osaka.
Si Morisada est venu pour la première fois à Edo à 31 ans, sa vie privée et professionnelle est toujours restée basée à Osaka. Simplement, ses déplacements à Edo pour affaires étaient fréquents. Il reste toute sa vie un homme de Kamigata (autre nom de la double ville Kyoto-Osaka), pour lequel les mœurs et la mentalité d’Edo restent étrangers.
Le développement extraordinaire d’Edo démarre véritablement de 1603, quand Tokugawa Ieyasu y établit la capitale de son shogunat. Jusque-là, Kyoto, la capitale impériale, avait toujours été le centre politique et culturel du Japon, alors qu’Osaka était la métropole économique. Pour les gens de Kyoto ou Osaka, Edo n’était qu’une ville des marches du Kantô (la région de Tokyo et les préfectures alentours), et le conflit pour la suprématie culturelle entre Edo et les deux autres villes perdura toute la durée du shogunat, soit 260 ans.
Prenons un exemple. Les unités de longueur. Le ken d’Edo fait environ 1,74 m, alors que dans la capitale impériale, il fait environ 1,91 m. Le ken de Kyoto était donc légèrement plus long, et il était impossible d’unifier les mesures. Par conséquent, la surface des pièces des habitations, basée sur le nombre de tatamis, eux-mêmes basés sur la taille du ken, étaient différentes, selon que l’on parlait d’une « chambre de la capitale » (kyôma) ou d’une « chambre de la campagne » (inakama). On voit donc comment à Edo s’élaborait une culture en démarcation de celle de la capitale impériale. L’illustration ci-dessous présente quelques dessins de Morisada sur le sujet et l’on voit particulièrement bien comment les paysages urbains des deux métropoles pouvaient différer.
On se représente fort bien le choc culturel que la découverte de ces différences occasionna à Morisada. Et ce n’est pas tout. Les parlers en usage à Edo, à Kyoto et à Osaka différaient fortement. Les patois, les coutumes, les façons de vivre, les vêtements, l’alimentation et les loisirs, tout différait d’une ville à l’autre. Le mérite de Morisada est de n’avoir pas cédé à la tentation de hiérarchiser ces différences, mais de les lister le plus objectivement possible, comme des traces du réel transmises aux générations futures.
En 1867, Morisada pose son pinceau. Sans doute sous l’influence des événements qui suivirent l’arrivée des bateaux du Commodore Perry en 1853. Morisada écrit en effet que l’on craignait que n’éclate une guerre entre le shogunat et les États-Unis d’Amérique.
« De nombreux articles du Morisada mankô traitent des métiers, des occupations, de l’alimentation, des marchants de poissons ou de légumes, des sushi ou des soba, accompagnés de nombreuses illustrations. On y sent un profond respect pour la vie des gens ordinaires. Mais après dix ans de troubles continus à la suite de l’arrivée des bateaux noirs du commodore Perry, Morisada ne s’est sans doute plus senti le cœur à écrire », explique Tanno Akira.
À la restauration, quand commence l’ère Meiji, très rapidement, les coutumes et la culture des petites gens que Morisada avait tant aimées furent rapidement balayées par la vague de l’occidentalisation. Et si Morisada s’était toujours montré d’une grande tolérance aux différences locales, il a peut-être eu du mal à accepter l’érosion rapide provoquée par l’arrivée des cultures étrangères. Qu’est alors devenu Morisada ? Personne ne le sait.
(Toutes les photos sont avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)


