Le secret : se fabriquer sa propre boîte à bijoux de mots
Au fur et à mesure que mon niveau s’améliorait, j’ai progressivement senti qu’il fallait que je passe à la vitesse supérieure. Les paroles des chansons J-Pop semblaient toutes composées des mêmes mots et phrases répétés, comme si elles avaient été assemblées suivant un modèle. Les structures grammaticales étaient également limitées, s’appuyant principalement sur des modèles de phrases qu’un étudiant devait maîtriser avant d’atteindre le niveau 3 de l’ancien système du JLPT (test de compétence en japonais). Je voulais enrichir mon vocabulaire, et ces chansons avec leur maigre lexique commençaient à perdre de leur attrait.
C’est à cette époque que j’ai rencontré Sound Horizon.
La musique du groupe m’a fait découvrir pour la première fois toute la richesse de la langue japonaise. Leurs paroles contenaient plein de nouveaux kanji et termes, et présentaient régulièrement les modèles de phrases que j’étudiais pour les niveaux avancés du JLPT. À chaque chanson que j’entendais, j’éprouvais la joie de me plonger dans un flot de mots nouveaux, et mon vocabulaire s’est rapidement enrichi et est devenu beaucoup plus nuancé.
Certaines personnes se moqueraient probablement de certains mots que j’ai notés scrupuleusement et soigneusement mémorisés, car ils sont souvent seulement utilisés en chanson. Mais pour moi, mon vocabulaire est comme une boîte à bijoux : je pense que c’est toujours une bonne idée de conserver autant de bijoux dans sa collection. Certains d’entre eux pourraient ne pas être parfaitement ronds, et beaucoup d’autres ne conviendraient pas à n’importe quelle occasion. Et puis il y a ceux dont on ne sait rien de leur valeur. Mais ils scintilleront tous au clair de lune quand le bon moment arrivera. En fait, c’est grâce à la richesse de mon stock de mots que j’ai constitué au cours de ces années que j’ai pu devenir écrivain en japonais.
Écrire pour des lecteurs qui sont prêts à me suivre jusqu’au bout de l’histoire
J’ai ma propre petite théorie sur l’écriture. Les gens prétendent souvent que les meilleurs écrivains sont ceux qui peuvent exprimer des idées profondes dans un langage simple que tout le monde peut comprendre. Je ne suis pas sûre d’être d’accord. Un écrivain est comme un poisson des profondeurs qui nage librement à travers de vastes océans de mots. Si ce poisson est confiné dans un petit étang peu profond, il sera étouffé par l’air et mourra rapidement. Plus un écrivain a d’outils linguistiques à sa disposition, plus il s’épanouira, en ce qui me concerne.
Les façons les plus simples de dire les choses ne sont pas toujours les plus vives ou concises, du moins par écrit. Pourquoi parler d’un « endroit confiné où les déplacements sont limités » alors que vous pourriez le décrire comme « à l’étroit » ? Et il est sûrement utile de pouvoir dire que vous êtes blasé, las, exténué, ou que vous en avez marre de quelque chose, plutôt que de devoir toujours dire que vous êtes simplement « fatigué ».
Chaque langue possède son propre coffre-fort de phrases et de mots, avec ses nuances et ses résonances. Une partie du défi et du plaisir d’être un écrivain consiste à trouver le mot adéquat pour chaque contexte. En couture, vous ne voulez pas toujours le fil le plus simple. Si nécessaire, vous choisirez d’utiliser du fil en or coûteux. C’est la même chose avec l’écriture. Cela ne me dérange pas d’utiliser des composés de kanji obscurs ou recherchés si je décide qu’ils conviendront à mon objectif et m’aideront à faire de mon œuvre la meilleure possible. Je peux comprendre l’argument selon lequel les politiciens doivent utiliser un langage accessible pour s’assurer que leur message atteigne un large éventail de personnes. Mais je ne suis pas une politicienne.
La vérité est qu’il n’existe pas de « langage que tout le monde puisse comprendre ». Je sais de façon empirique que les personnes qui insistent avec véhémence sur le fait que les écrivains « utilisent un langage que n’importe qui peuvent comprendre » sont souvent les mêmes personnes qui excluent sans réfléchir de nombreuses personnes de leurs définitions de qui constitue « n’importe qui », par exemple des personnes comme moi dix ans avant, quand je ne pouvais toujours pas lire ou écrire le japonais couramment. Leur concept de « n’importe qui » est faux : je préfère écrire pour des lecteurs qui sont prêts à me suivre dans ce que j’écris.
Si j’ai fait l’effort de sélectionner les meilleurs ingrédients que je pouvais trouver et que j’ai passé des heures en cuisine à préparer un repas compliqué, je pense qu’il est raisonnable d’espérer que mes lecteurs prendront le temps de le savourer correctement, même si cela signifie parfois qu’ils doivent garder un dictionnaire à portée de main. Je ne suis pas un locuteur natif, après tout, il y a donc une limite à la quantité de mots « difficiles » que je suis susceptible d’utiliser. Je suis toujours les mêmes habitudes d’acquisition aujourd’hui, lisant chaque jour avec avidité des romans japonais. Un univers presque incroyable de mots existe là-bas que je ne connais toujours pas, tous attendant tranquillement que je les découvre. . . c’est du moins ce que je ressens.