Le thé noir made in Japan a de plus en plus d’adeptes sur l’archipel. Il fait son grand retour en ce début de XXIe siècle après la période de déclin amorcée en 1971, quand la libéralisation des importations de thés produits à l’étranger est venue sonner le glas de la production locale. Le thé noir japonais continue sa métamorphose et, à l’instar des whiskys et des vins élaborés au Japon, son cachet unique attire de plus en plus l’attention des consommateurs internationaux. Penchons-nous sur les producteurs et les marques qui promettent.

La 2e cueillette convient mieux au thé noir

« La période propice au thé noir est courte, elle s’étend seulement du 10 au 20 juin. Notre thé est élaboré avec du thé de deuxième cueillette (nibancha) », indique Nakajima Hirotoshi, PDG de la Nakajima Ryokucha. Son exploitation de thé est installée à Ureshino (préfecture de Saga), l’une des nombreuses régions de théiculture du Japon.

Tout le thé vert qu’il produit est fabriqué à partir de thé de première cueillette, ce ichibancha se récolte en mai. Nakajima explique que le thé noir, lui, a meilleur goût s’il est élaboré avec du thé de 2e cueillette, récolté 40 à 45 jours après le premier thé. Thé noir, thé vert et oolong sont tous fabriqués avec les feuilles du même théier, le Camellia sinensis. Seul varie le degré d’oxydation . Si le thé vert ne subit aucune oxydation, le thé oolong est semi-oxydé quand le thé noir l’est totalement.

Le Darjeeling, produit en Inde, est l’un des trois thés noirs les plus célèbres au monde. Tout le monde sait qu’il fait l’objet de deux cueillettes, une première au printemps et une deuxième en été. Sur l’exploitation de Nakajima, on vend du « Ureshino kôcha », un thé noir de deuxième cueillette.

Ce « grand théier » est l’emblème d’Ureshino. Classé au patrimoine naturel national, il aurait 350 ans. (Photo prise à Ureshino, le 15 juillet 2023)
Ce « grand théier » est l’emblème d’Ureshino. Classé au patrimoine naturel national, il aurait 350 ans. (Photo prise à Ureshino, le 15 juillet 2023)

Ureshino est également une station thermale. Sa théiculture n’a pas moins de 600 ans d’histoire et son thé noir unique est un produit phare de la région. Dans le petit salon de thé adjacent au « Cha-o-shiru Ureshino Tea Center », on peut découvrir ce « thé au doux parfum et au goût subtil, à déguster sans sucre », comme il est d’usage de le décrire.

Muraoka Yasuhiro, président de Muraoka Sôhonpo, une chaine de pâtisseries fondée en 1899 spécialisée notamment dans les ogi yôkan (gelées de haricots rouges sucrées), déguste du thé noir « Ureshino ». Le thé noir japonais se marie parfaitement avec les sucreries traditionnelles japonaises. (Photo prise le 15 juillet 2023, au « Cha-o-shiru Ureshino Tea Center », à Ureshino)
Muraoka Yasuhiro, président de Muraoka Sôhonpo, une chaine de pâtisseries fondée en 1899 spécialisée notamment dans les ogi yôkan (gelées de haricots rouges sucrées), déguste du thé noir « Ureshino ». Le thé noir japonais se marie parfaitement avec les sucreries traditionnelles japonaises. (Photo prise le 15 juillet 2023, au « Cha-o-shiru Ureshino Tea Center », à Ureshino)

1990, les années de la renaissance

Sous le vocable de wakôcha, on désigne un thé noir produit localement à partir de feuilles de thé cultivées au Japon. On parle parfois de ji-kôcha (ou ji signifie local, régional) ou de nihon-kôcha (« thé noir du Japon »).

Au Japon, cette sorte de thé a 150 ans d’histoire. En 1874, le gouvernement Meiji distribue dans toutes les préfectures un « Manuel de fabrication du thé noir » (Kôcha seihô-sho) car il souhaite encourager la production et l’exportation de thé noir japonais afin d’amasser des devises étrangères. À l’époque, le thé noir était un produit phare de l’industrie d’exportation, mais après la Seconde Guerre mondiale, avec la libéralisation des importations, les thés noirs japonais ne peuvent faire face à la concurrence et disparaissent.

La production japonaise ne reprend que dans les années 1990. Les producteurs de thé vert de tout le pays relèvent, les uns après les autres, le défi du thé noir. Aujourd’hui, on en trouve dans toutes les régions, de la préfecture de Miyagi au nord-est à Okinawa en passant par l’île de Kyûshû.

Dans son livre intitulé « À tous ceux qui veulent déguster un meilleur thé noir » (Motto oishii kôcha wo nomitai hito he, publié en mars 2023), Tanaka Satoshi écrit que la production annuelle de thé noir du Japon est estimée à 100-200 tonnes, ce qui représente à peine 1 % de la consommation totale de thé noir de l’archipel. Les Japonais boivent en majorité des thés noirs d’importation. Pourtant, « dans la plupart des exploitations de tout le Japon, les producteurs de thé vert fabriquent également des thés, dont ils répondent de la qualité et qui sont primés dans les salons internationaux ».

En mai 2023, dans la Halle aux thés de Shizuoka (ouverte en 1956), a eu la première enchère de thés noirs produits au Japon. Le renouveau est là. L’heure de la « renaissance du thé noir japonais » a sonné.

Le thé noir « Ureshino » désormais disponible à Tokyo

La vie de Nakajima Hirotoshi, troisième dirigeant de l’exploitation d’Ureshino créée il y a 110 ans maintenant, épouse l’histoire de la renaissance du thé noir japonais. Après un cursus au lycée à Takeo (préfecture de Saga), il étudie deux ans à l’École pratique nationale de théiculture (Kokuritsu chagyô shiken-ba) de Shizuoka. De retour à Ureshino, il se marie. Sa femme Chizuko n’est pas agricultrice, ils se consacrent d’abord au négoce avant de se lancer dans la production de thé. Ils gèrent aujourd’hui un domaine de quatre hectares.

Le tournant date de 1997. Ils sont invités avec des amis à participer au « Festival des arts de la table » qui a lieu tous les ans au Tokyo Dome. Ils y tiennent pour la première fois un stand, leur « Kisa Ureshino » fait de la vente directe de thé Ureshino. Cette première invitation fut suivie de nombreuses autres. Le 1er février 2023, quand nous nous sommes rendus au Tokyo Dome, leur thé Ureshino était toujours à la carte.

Keisuke, le deuxième fils de Nakajima, assure la relève. Quatrième dirigeant de l’entreprise familiale, il participe au « Conseil de promotion du thé noir Ureshino » (présidé par Mine Naoki), qui rassemble principalement de jeunes producteurs. Son ambition est d’améliorer encore la qualité de son thé et d’asseoir la renommée de sa marque. Le flambeau du renouveau du thé noir japonais de Ureshino est passé, il est entre de bonnes mains.