Accepter l’inévitable
En quatre ans, les choses ont bien changé pour les personnes âgées telles que Masato. À 79 ans maintenant, il a divers problèmes de santé. Or il n’y a pas d’hôpital à proximité de Nagadoro et, même en cas de réouverture de la clinique la plus proche, elle se trouve à 10 kilomètres de là, à Iitate. La perspective du retour posait bien des questions à Masato. Pendant combien d’années encore serait-il en mesure de conduire ? Et quand il ne pourrait plus le faire, qui l’emmènerait à l’hôpital ? Quel plaisir y aurait-il à vivre dans un hameau dépeuplé réduit à une poignée de foyers, avec pour seuls voisins des retraités comme lui ?
Après avoir longuement soupesé la situation, Masato a accepté l’offre de son fils l’invitant à venir vivre chez lui à Fukushima. Il lui fallait choisir entre sa famille et sa ville natale. Or, malgré la place que la ville natale, ou furusato, occupe dans la culture japonaise, la famille est au bout du compte plus importante.
Et Masato a eu de la chance. Toutes les personnes âgées de Nagadoro n’ont pas des enfants et des petits-enfants disposés à les héberger. Beaucoup d’entre elles vivent seules, ou avec un conjoint tout aussi âgé, si bien qu’un grand point d’interrogation plane sur leur avenir.
Dans le village d’Iitate, un programme de décontamination massive est en cours. Presque tous les jours, plus de mille travailleurs sont sur place, occupés à gratter la couche supérieure du sol pour la transvaser dans les milliers de sacs noirs entassés autour du village en attendant d’être transportés jusqu’aux dépôts de déchets provisoires de Futaba et d’Ôkuma, les deux communes où se trouve la centrale nucléaire. Parmi les 20 hameaux que compte Iitate, Nagadoro est le seul à ne pas faire l’objet d’une décontamination. En ce qui concerne les districts les plus lourdement irradiés, la politique officielle consiste à toujours remettre à plus tard la recherche d’une solution. M. Kanno, le maire, a pressé le hameau de demander formellement la mise en place rapide d’un programme de décontamination, mais les habitants du hameau s’y refusent fermement. Ils n’y voient aucun intérêt, étant donné qu’aucun des programmes de décontamination mis en œuvre jusqu’ici n’a réussi à réduire les radiations de plus de 50 %, ce qui ne suffirait pas à rendre Nagadoro habitable.
L’arbre qui cache la forêt
Dans l’état actuel des choses, je pense qu’une chose est sûre : le hameau de Nagadoro ne sera pas repeuplé – tout du moins pas du vivant de la génération actuelle, ni par des gens qui y ont vécu avant la catastrophe nucléaire.
Mais Nagadoro constitue-t-il un cas à part ? Qu’en est-il du reste du village d’Iitate ? Que dire de toutes les autres communautés de la zone sinistrée ? Mon avis personnel est que la plupart d’entre elles sont vouées au même sort, à savoir que les plans de réinstallation vont tourner court, laissant les communautés à l’abandon.
Il y a tout d’abord le poids du temps qui passe. Si le retour dans les communautés irradiées dans un lapse de temps de deux ou trois ans avait vraiment été possible, quelques unes d’entre elles pour le moins auraient pu être préservées. Mais au bout de quatre ans, seule une infime poignée de petites communes ont pu rouvrir et le retour s’est limité à une fraction minime de la population. En quatre ans, les gens ont refait leur vie là où ils ont été évacués. Le retour n’apparaît plus comme l’issue naturelle et évidente.
À cela s’ajoute le problème de l’agriculture. Même là où les champs ont été décontaminés, les montagnes boisées qui les entourent ne l’ont pas été. La pluie draine la radioactivité des montagnes vers les vallées et la terre se trouve à nouveau contaminée. Dans plusieurs endroits, la nécessité d’une « re-décontamination » est déjà un fait acquis. À supposer même qu’on arrive à remettre les champs en état de fonctionner – ce qui est loin d’être aisé, sachant que la couche de terre fertile du sol a été enlevée et que le sol n’est pas profond dans cette partie du Tôhoku –, il reste à savoir qui achètera les produits agricoles d’une région dont la réputation a été ruinée par la catastrophe nucléaire.
Troisième problème, la forte réticence à l’idée de laisser les enfants vivre dans la zone aujourd’hui évacuée finira par avoir le même effet qu’à Nagadoro : l’exclusion d’une telle portion de la population qu’il ne restera plus que les personnes âgées, et en nombre insuffisant pour permettre la réouverture des boutiques, cliniques et autres services. Si bien qu’au bout du compte même les personnes âgées finiront par renoncer au retour.
Peut-être la suite des événements me donnera-t-elle tort, mais je pense qu’on va s’apercevoir que le cas de Nagadoro est l’arbre qui cache la forêt, et que l’abandon de ce village annonce celui de nombreuses autres collectivités situées aux abords de la centrale nucléaire. Si mes craintes s’avèrent justifiées, les centaines de milliards de yens investis dans des projets sophistiqués de décontamination risquent en fin de compte de laisser l’impression d’un terrible gaspillage.
(D’après un original en anglais écrit le 18 mai 2015)

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