Tout débute avec Astro Boy
Le premier anime télévisé japonais diffusé aux États-Unis était Astro Boy (Tetsuwan Atomu au Japon, sur la chaîne américaine NBC à partir de septembre 1963). Créé par Mushi Production, le studio d’animation fondé par l’auteur du manga, Tezuka Osamu, Astro Boy était la toute première série télévisée d’anime longue produite au Japon.
Même à l’époque, l’ordre était déjà « anime d’abord, manga ensuite ! » à l’étranger. Astro Boy se déroule dans un futur où humains et robots coexistent, et suit Atom, un robot garçon capable de penser, de ressentir et d’agir comme un humain. Diffusé pour la première fois sur Fuji TV en janvier 1963, il obtient rapidement des audiences records, lançant une vague d’animes télévisés au Japon. L’œuvre est exportée aux États-Unis grâce à Fujita Kiyoshi, président de la société de publicité Video Promotion. Dans une interview accordée à Wedge Online le 20 octobre 2009, intitulée « L’homme qui a lancé Astro Boy en Amérique », Fujita revient en détail sur cette aventure.
Fujita pensait qu’« un anime sans identité nationale marquée pouvait être accepté à l’étranger ». Bien que les décideurs aient tout d’abord été sceptiques, les trois grandes chaînes américaines (ABC, CBS et NBC) ont montré un fort intérêt pour l’œuvre de Tezuka. Lors de projections locales, les réactions ont tout de suite été très positives.
Ce succès s’explique en partie par la généralisation de la télévision aux États-Unis et au manque de contenus adaptés. En mars 1963, Tezuka Osamu se rend lui-même à New York pour conclure un contrat avec la NBC. L’anime est ensuite diffusé dans des pays comme l’Angleterre, la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Australie, Taïwan, la Thaïlande ou encore les Philippines, et ce bien avant toute traduction du manga Tetsuwan Atomu original.
Ce fut le point de départ de l’exportation à grande échelle de l’anime japonais. En 1966, la coproduction nippo-américaine Marine Boy (Ganbare ! Marine Kid au Japon) voit le jour. En 1967, Mach GoGoGo est diffusé aux États-Unis sous le nom de Speed Racer, devenant plus populaire aux États-Unis qu’au Japon. En 1975, UFO Robot Grendizer, troisième volet de la série Mazinger, est diffusé en France sous le nom Goldorak dès 1978, où l’anime rencontre un succès colossal. Il sera aussi diffusé au Moyen-Orient sous le titre Mughamirat al-Fada : Grendizer.
Traductions massives à partir des années 1980
La traduction à grande échelle des volumes de manga commence dans les années 1980, d’abord en Asie, puis en Europe dans les années 1990. Les éditeurs japonais hésitent cependant à s’exporter, la demande nationale restant forte et les coûts logistiques à l’étranger étant particulièrement élevés. L’édition non autorisée d’Astro Boy en 1987 se vendra mal. Ce n’est qu’en 2003 qu’une édition officielle sort aux États-Unis chez Dark Horse Comics.
Le tournant vient avec la version anglaise de Sailor Moon par Tokyopop en 1998. Originaire de la côte ouest des États-Unis, la maison d’édition choisit pour la première fois de ne pas inverser les pages pour une lecture gauche-droite, conservant le format japonais d’origine. Vendue à prix abordable, au moment où les fans réclamaient avec insistance une rediffusion de l’anime, la série rencontre rapidement le succès. Tokyopop contribue aussi à la diffusion du manga japonais (en particulier des shôjo) en France et en Allemagne.
Malgré les débuts d’Astro Boy en anime dans les années 60 aux États-Unis, il faudra plus de 30 ans pour que le manga japonais traduit ne rencontre un véritable écho. Ce décalage s’explique par l’absence de culture du magazine de prépublication à l’étranger, la difficulté du sens de lecture japonais, et la simplicité d’accès de l’anime comme support. Au fond, le retard de popularité du manga à l’international s’explique par le fait qu’il suit souvent l’anime dans l’ordre de découverte.
Un modèle en évolution ?
Ce modèle pourrait-il changer ? Des éditeurs comme Shûeisha proposent désormais des versions anglaises de leurs mangas via des applications, parfois en simultané avec la publication japonaise. D’autres initiatives explorent l’usage de l’intelligence artificielle pour des traductions en temps réel en ligne.
Si l’anime reste aujourd’hui encore la porte d’entrée principale vers la culture japonaise à l’étranger, la sortie simultanée des mangas pourrait à terme permettre au public international de découvrir les œuvres originales avant leurs adaptations animées. Cela pourrait ouvrir la voie à un nouveau cycle : publication, découverte, puis adaptation animée… mais qui serait cette fois pensé dès l’origine pour le marché mondial.
(Photo de titre : la Japan Expo à Paris. L’édition de juillet 2024 a mis à l’honneur manga, cosplay, anime et jeux vidéo, attirant une foule toujours plus nombreuse. © Stéphane Mouchmouche / Hans Luca)




