Les deux significations du mot « pluie »

Kazuki n’avait plus peint la Sibérie depuis Enterrement en 1948. En revanche, de 1959 à sa mort en 1974, il n’a plus arrêté de peindre pour cette série, présentant au moins une toile par an, parfois trois ou quatre. Voici comment Kazuki avait expliqué cette longue interruption :

« Après Enterrement en 1948, je n’ai pas pu peindre la Sibérie pendant longtemps. Il fallait que je laisse reposer cette expérience. C’est pourquoi dans la série, cette toile fait figure à part. C’est pour ainsi dire la seule de mes toiles dans laquelle j’ai utilisé des couleurs si lumineuses et si vives. Après mon retour, pendant un bon bout de temps, mon utilisation des couleurs était très consciente. Fini les temps sombres. C’était peut-être une façon de m’en convaincre moi-même, d’ailleurs. Et puis je voulais aussi une tonalité chaude pour peindre l’enterrement d’un ami. » (Kazuki Yasuo, Ma Sibérie, 1970, éd. Bungei Shunjû)

Les toiles peintes immédiatement après son retour de Sibérie ne visaient pas à décrire son expérience vécue telle quelle, mais plutôt telle qu’il voudrait qu’elle soit. Toutefois le style poétique et généreux d’avant-guerre dont étaient empreints ses peintures de la Sibérie ne correspondait plus à ce que Kazuki recherchait dorénavant.

Ce changement se reflète de même dans sa toile de 1947, Pluie, modifié en Pluie/Vaches. En effet, en 1968, 21 ans plus tard, Kazuki peint une nouvelle toile qu’il intitule une seconde fois Pluie. Le peintre explique la différence entre les deux :

« Ce n’est qu’en 1968 que j’ai réussi à peindre la pluie. Non pas une pluie “romantique”, mais la vraie pluie. La même fin d’averse, mais cette fois, cette averse tombait sur le champ de bataille. » (ibid.)

Pluie (1968), huile sur toile. Collection du musée préfectoral de Yamaguchi

Les toiles aux motifs très éloignés de la Sibérie, peintes de tons lumineux pendant toutes ces années à partir de la fin des années 40 étaient-elles des tentatives d’oublier la Sibérie ? Personnellement, je le crois. Si Kazuki avait fini sa vie comme « peintre de la cuisine », il n’aurait certainement pas atteint la gloire d’être devenu « le peintre de la Sibérie ». Il ne fait cependant pas de doute que ses toiles lumineuses, d’une composition raffinée, ce remarquable goût dans le choix des couleurs, expliquent grandement la popularité jamais démentie depuis lors de Kazuki Yasuo.

Kazuki est donc revenu, comme poussé par une exigence intérieure, sur le thème de la Sibérie. Sans doute ces années de silence sur le sujet lui ont-elles été nécessaires pour combler le fossé entre d’un côté, le devoir de remplir cette exigence, et de l’autre, les moyens d’expression dont il avait besoin pour répondre à cette exigence. Car la Sibérie dont il avait fait l’expérience était sans aucun doute hors de portée de ses anciens moyens d’expression.