Une passion ardente pour la littérature japonaise
— Racontez-nous votre histoire. Pourquoi vous avez choisi d’étudier le japonais ?
KARAM Ma première rencontre avec le Japon remonte à un poème qui figurait dans un manuel du lycée : « Jeune fille japonaise ». C’était un poème de Hafez Ibrahim (1872-1932) que nous appelons le poète national égyptien. C’est une œuvre très belle, qui parle du patriotisme d’une infirmière militaire pendant la guerre russo-japonaise. J’ai récité ce poème un grand nombre de fois. J’ai alors commencé à m’intéresser au Japon, un pays d’Orient comme nous, qui a gagné une guerre contre un grand pays comme la Russie.
Je suis entré au département de langue et littérature japonaise à l’Université du Caire en 1976. Le professeur Kuyama Munehiko (actuellement président de l’Université féminine Caritas) m’a tout appris, depuis les bases de la langue jusqu’au charme de la littérature japonaise.
En 1981, j’ai obtenu une bourse du ministère japonais de l’Éducation (actuellement ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, de la Recherche et de la Technologie) grâce à laquelle je suis parti effectuer un troisième cycle à l’Université de Tsukuba. J’y ai reçu l’enseignement du professeur Muramatsu Takeshi (1929-1994), qui m’a fait connaître la poésie Tanka. Il m’a ouvert les portes de la littérature classique japonaise la plus profonde.
— Quel a été votre thème de recherche à l’Université de Tsukuba ?
KARAM Ma recherche portait sur le rêve dans la littérature japonaise. Depuis « Yume no ukihashi » dans Le Dit du Genji, jusqu’à l’épisode de la rencontre en rêve de Hônen (1133-1212) avec un maître chinois de l’école de la Terre Pure, la conception du rêve exprimée dans la littérature japonaise inclut des textes liés à la religion comme le Yumenoki de Myôe (1173-1232). Dans ma thèse de doctorat, j’ai fait une comparaison avec la description des rêves dans l’Ancien Testament, dans le Nouveau Testament et dans le Coran. Cette thèse m’a permis d’obtenir un doctorat en 1988.
— Et quel est votre thème actuel ?
KARAM Récemment, mes recherches portent sur le thème du suicide dans la littérature japonaise. Par exemple, l’esthétique du double suicide de la pièce de Chikamatsu Monzaemon (1653-1724). Le processus de mourir avec son amant(e) est extrêmement romantique. Il ne faut pas dire que c’est beau, car le suicide est interdit dans les pays arabes, mais j’y trouve comme incorporée la totalité de l’esthétique japonaise.
Comment les valeurs de la mort et de la vie en sont venues à esthétiser le suicide est quelque chose de très intéressant. C’est également un thème passionnant dans la littérature moderne : on peut se demander pourquoi Mishima Yukio (1925-1970) et Kawabata Yasunari (1899-1972) se sont suicidés. Le pauvre cœur des hommes, de Natsume Soseki (1867-1916), traite aussi du suicide, et de ce fait est également une œuvre populaire auprès des Égyptiens. La culture arabe approuve le Jihad mais interdit le suicide, c’est pour cela que ce thème pique leur curiosité.
À vrai dire, il y a de plus en plus de suicides dans la société égyptienne malgré l’interdiction religieuse. L’économie globalisée se répand, et davantage de jeunes se font du souci en ce qui concerne les problèmes de la société, comme le chômage.
Transmettre la culture japonaise peut-il servir ?
— Il semble que la société arabe aussi évolue rapidement, comme le montre l’actualité du printemps arabe.
KARAM À ce propos, nous ne disons pas le « printemps arabe ». Parce que le printemps en Égypte est la saison des tempêtes de sable, cela n’a rien d’une image positive (rires). D’autre part, le mouvement de démocratisation qui est parti de Tunisie en décembre 2010 s’est répandu jusqu’en Égypte : l’ancien président Moubarak a été expulsé le 11 février 2011. Les mentalités de la jeune génération sont très mouvantes actuellement. Dans cette époque dramatique, il faut éduquer des esprits souples, capables de comprendre des valeurs diverses.
Dans ce contexte, la transmission de la culture japonaise, si différente de celle des pays arabes, cultivée dans un climat humide, est une façon de répondre à ce besoin. Pour l’avenir du monde arabe, il est souhaitable que les recherches en japonologie se développent encore plus.
(Propos recueillis par Kondô Hisashi, Nippon.com, le 14 octobre 2011. Photos : Nagasaka Yoshiki)
