Isam Hamza est considéré comme l’un des meilleurs experts du Moyen-Orient et de l’Afrique pour ce qui concerne le Japon. Nous l’avons interrogé sur les raisons qui le poussent à mener des recherches approfondies sur l’Archipel dans un large éventail de domaines, depuis l’idéologie, la politique et l’économie, jusqu’aux systèmes administratifs qui sous-tendent la technologie et l’industrie du pays.

Les Égyptiens sont des orientaux

Isam Hamza faisait partie du premier groupe d’étudiants diplômés du Département de langue et de littérature japonaises de l’Université du Caire, laquelle joue un rôle prépondérant dans l’enseignement de la langue japonaise et la recherche sur le Japon dans le monde arabe.

La quatrième guerre arabo-israélienne a éclaté en octobre 1973. La première crise pétrolière, qu’elle a provoquée, a eu un impact sévère sur le Japon, qui était tributaire des importations pour le plus gros de ses besoins énergétiques. Tanaka Kakuei, alors Pemier ministre du Japon, a envoyé son adjoint Miki Takeo en tant qu’envoyé spécial au Moyen-Orient, avec pour mission d’affirmer l’engagement du Japon en faveur du monde arabe et de promettre un soutien économique et culturel. C’est de cette démarche que le Département de langue et de littérature japonaises de l’Université du Caire est né en septembre 1974.

« La montée du nationalisme provoquée par la quatrième guerre arabo-israélienne a généré un courant d’opinion qui voyait la réforme en Égypte comme une tâche incombant aux Égyptiens. Les Égyptiens se considèrent comme des Orientaux, mais ils ne connaissent rien de l’Extrême-Orient. Bien que l’Égypte soit un pays oriental, la culture occidentale s’y est implantée sans lui demander son avis, et l’occenditalisation n’a cessé de progresser. Cette question méritait sans aucun doute qu’on en parle. C’est pourquoi j’ai jugé crucial d’apprendre à connaître l’Orient. De tous les pays orientaux, je savais que le Japon était le seul à avoir réussi à se moderniser et à se placer sur un pied d’égalité avec les pays occidentaux. La création du Département de langue et de littérature japonaises m’est apparue comme un don du ciel. »

Les différences de modernisation entre l’Égypte et le Japon

Une fois diplômé de l’Université du Caire, Hamza a effectué des études au Japon pendant 13 ans, notamment des études de troisième cycle sur l’histoire de la pensée japonaise à l’Université d’Osaka.

« Depuis Yokoi Shônan (1809-1869), qui s’est consacré au jitsugaku, ou science empirique, les héritiers de la pensée issue des périodes Tokugawa et de la Restauration de Meiji ont évalué avec lucidité la situation à laquelle le Japon se trouvait confronté à l’époque, et emprunté divers éléments aux civilisations occidentales plus avancées. Tout au long de ce processus, ils ont fait montre d’une grande capacité d’adaptation. Emblématique à cet égard est Fukuzawa Yukichi (1835-1901), l’auteur du Seiyô jijô [Situation en Occident]. Dans cet ouvrage, fondé sur l’expérience acquise en voyageant en Occident, il mettait en lumière les caractéristiques supérieures de la culture occidentale, mais invoquait aussi l’esprit du confucianisme. Son intention était de préserver la culture traditionnelle tout en retenant certains aspects des cultures avancées, de façon à leur donner une forme spécifiquement japonaise. Cela vaut aussi pour Shibusawa Eiichi, qui a pris vivement conscience que le Japon avait besoin de se moderniser lors d’un voyage en France. La fusion qu’il a opérée entres les Analectes de Confucius et le capitalisme est étonnante. »

En ce qui concerne les leçons à prendre de l’Occident, Hamza pense que la mission Iwakura a joué un rôle pionnier. La mission, menée par Iwakura Tomomi en qualité d’ambassadeur, a quitté le port de Yokohama en 1871, pour revenir deux ans plus tard. Elle se composait de 107 membres, dont des personnages clefs de la Restauration de Meiji et des membres éminents du nouveau gouvernement, tels que Kido Takayoshi, Ôkubo Toshimichi et Itô Hirobumi. Elle a visité 12 pays, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Sur le chemin du retour, elle a emprunté le Canal de Suez, en Égypte, et fait escale à differents ports, dont Singapour, Saigon (rebaptisée entre-temps Hô Chi Minh-Ville), Hong-kong et Shanghai, où ses membres ont été témoins des perturbations générées par l’intrusion des puissances occidentales. (Voir notre article : La mission Iwakura : quand le Japon est parti à la recherche de son propre avenir)

« Le Japon, petit pays insulaire de l’Extrême-Orient, a constitué un groupe de jeunes gens destinés à prendre les rênes de son gouvernement révolutionnaire, et les a expédiés en voyage pour étudier la civilisation occidentale. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ils ont estimé qu’il faudrait au moins 30 ans au Japon pour rattraper l’Occident. Ils ont étudié de près la société occidentale, et se sont appuyés sur une vision à long terme pour identifier les éléments qu’il convenait d’adopter pour parvenir à la modernisation. Libres de toute influence, ils ont sélectionné les concepts qu’ils jugeaient utiles. Il me plaît de qualifier cette façon de penser de “nationalisme pragmatique”. Modernisation n’était pas synonyme d’occidentalisation. Le scénario qu’ils envisageaient associait occidentalisation et japonisation. »

Au Japon, la modernisation à grande échelle a commencé en 1867, avec la Restauration de Meiji, mais en Égypte elle a démarré avec Muhammad Ali, un chef des forces armées ottomanes expédiées en Égypte nommé vice-roi en 1805. Son petit-fils Ismaïl Pacha a tenté de pousser encore plus loin la modernisation, mais les emprunts excessifs à l’étranger ont acculé l’État à la faillite, et l’Égypte a été placée sous la tutelle administrative de l’Angleterre et de la France. Comment se fait-il que le Japon ait réussi à se moderniser alors que l’Égypte a échoué ? La « modernisation », qui s’est produite il y a 150 ans, a fait l’objet d’abondantes recherches, et d’aucuns considèrent qu’il n’y a plus rien à ajouter, mais ce n’est pas ce que pense Hamza.

« Pour les sociétés non occidentales, la question du comportement à adopter face à l’Occident reste capitale, et j’ai le sentiment que l’histoire du Japon a beaucoup à nous apprendre ne serait-ce que sur ce point. Loin de rejeter en bloc ses traditions et sa culture, le Japon s’est contenté d’adopter les éléments étrangers qu’il jugeait supérieurs. Dans l’élaboration de ses stratégies politiques de modernisation, le Japon n’a pas appuyé sur toutes les touches du clavier : il a joué sa mélodie en n’utilisant que les touches qui lui convenaient. »

Hamza suggère que l’enseignement à l’époque d’Edo (1603-1868) a joué un rôle essentiel dans l’élaboration d’une telle pensée par les membres de la nouvelle administration de Meiji. Ces enfants de samouraïs fréquentaient les écoles des han (domaines), dont le nombre avoisinait 300 sur l’ensemble du territoire japonais. Ces écoles diffusaient un enseignement sophistiqué et élitiste, conçu pour former des personnes cultivées et honorables. Cette éducation morale exceptionnelle a produit nombre d’individus dotés d’ambitions élevées, qui ont occupés les plus hauts postes du gouvernement de Meiji. De tous temps, il est important de former des personnes talentueuses capables d’évaluer correctement les situations.