En 2018, Shibuya Mako a subi une lésion de la moelle épinière qui l’a laissée paraplégique. Aujourd’hui youtubeuse extrêmement active, elle s’est lancée le défi audacieux de faire tout ce qu’elle voulait, aussi bien voyager à l’étranger, faire du surf et de l’équitation. Mako partage toutes ses expériences, y compris celles liées à son handicap, concernant sa sexualité ou d’autres questions très intimes, sans rien cacher. Quelle est la source de sa vitalité et de son énergie ?

Une gyaru qui aspirait à devenir chasseuse d’ours

Née à Tamugimata, dans la ville de Tsuruoka, sur la côte nord-ouest du Japon, Shibuya Mako est devenue paraplégique l’été 2018, à l’âge de 26 ans.

L’endroit où elle a grandi s’étend autour d’un village de montagne à la nature très riche, au pied du mont Gassan, où subsistent encore des maisons aux toits de chaume du style kabuto-zukuri (« casque de samouraï »). Son foyer natal est l’une de ces maisons, construite à la fin de l’époque d’Edo (1603-1868).

La maison familiale de Shibuya Mako, à Tamugimata, dans la préfecture de Yamagata, où les maisons privées de type « Kabuto-zukuri » sont rares, de nos jours. Elle offrait des chambres d’hôtes à la location, mais l’activité est actuellement arrêtée. (Photo avec l'aimable autorisation de Shibuya Mako)
La maison familiale de Shibuya Mako, à Tamugimata, dans la préfecture de Yamagata, où les maisons privées de type « Kabuto-zukuri » sont rares, de nos jours. Elle offrait des chambres d’hôtes à la location, mais l’activité est actuellement arrêtée. (Photo avec l’aimable autorisation de Shibuya Mako)

Son père est un artisan-couvreur de kayabuki (toits de chaume), mais avec la diminution du nombre des maisons japonaises traditionnelles de ce type, la population des artisans diminue et vieillit.

Mako souhaitait suivre les traces de son père et reprendre l’entreprise de couvertures de chaume kabuto de la famille Shibuya, mais afin « d’étudier la société », elle a commencé par prendre un emploi dans une entreprise locale dès la fin de ses études secondaires. Il y a cinq ans, elle s’est mise sérieusement en apprentissage auprès de son père, passant en même temps un permis de chasse. Elle était décidée à vivre auprès des « communautés marginalisées » des artisans kayabuki et matagi (chasseurs d’ours).

Shibuya Mako participait à la chasse à l'ours avec des habitants de la région. (Photo avec l'aimable autorisation de Shibuya Mako)
Shibuya Mako participait à la chasse à l’ours avec des habitants de la région. (Photo avec l’aimable autorisation de Shibuya Mako)

Son accident s’est produit trois mois après son entrée en apprentissage auprès de son père. Alors qu’elle l’aidait à réparer le toit d’une vieille maison de la préfecture, elle a fait une chute d’un échafaudage et a atterri le dos contre la bordure d’une mare de jardin, trois mètres plus bas. Elle n’a pas perdu connaissance, la moitié inférieure de son corps, qui était dans l’eau, était engourdie et elle n’avait plus aucune sensation. À ce moment-là, une pensée lui est venue à l’esprit : « Je vais être paralysée... c’est ça ? »

Elle a immédiatement ressenti le besoin d’enregistrer le grave accident qui venait de lui arriver, alors pendant que son père allait appeler une ambulance, elle a activé son téléphone portable avec sa main légèrement mobile et elle a commencé à prendre des selfies.

Alors que la plupart des gens seraient pris de panique ou s’évanouissent sous le coup de la douleur dans un moment pareil, elle est restée calme. Même après avoir été transportée d’urgence à l’hôpital, elle a donné en plaisantant des instructions aux infirmières de la salle de soins qui ne savaient pas comment enlever ses boucles d’oreilles ou décoller son vernis à ongles. Car alors qu’elle vivait à la campagne et aspirait à devenir artisan et chasseuse matagi, elle se revendiquait gyaru [de girl, style de jeunes filles extravagantes et extraverties, phénomène de mode né dans la banlieue de Tokyo dans les années 2000, l’équivalent de la « cagole » à Marseille] depuis son plus jeune âge et a toujours été très pointilleuse sur la mode. Son plus grand choc a été lorsque ses vêtements et sous-vêtements ont été découpés et son collier préféré arraché pour l’intervention chirurgicale.

Mako aimait porter des talons hauts et des vêtements moulants. (Photo avec l'aimable autorisation de Shibuya Mako)
Mako aimait porter des talons hauts et des vêtements moulants. (Photo avec l’aimable autorisation de Shibuya Mako)

Lorsque sa fille a finalement été emmenée au bloc opératoire, son père s’est excusé à plusieurs reprises, le visage baigné de larmes, en disant : « Je suis désolé, je suis désolé ». Elle lui répondait alors que ce n’était pas de ta faute, et son cœur s’est serré à l’idée que son père allait se sentir responsable pour le reste de sa vie.

Le courage des filles en fauteuil roulant à l’étranger

Après l’opération, le médecin a déclaré qu’elle devrait désormais vivre dans un fauteuil roulant, car sa moelle épinière était endommagée. Malgré cela, elle ne s’est pas laissée abattre. À quoi bon se lamenter sur son sort ? Elle a immédiatement essayé de trouver des informations sur les réseaux sociaux pour savoir jusqu’où sa vie quotidienne allait se trouver impactée. Mais elle n’a trouvé que des lamentations et de la confusion, la plupart des victimes d’accidents comme elle se désespérant d’un handicap qui les frappe au milieu de leur vie.

Elle aussi fut d’abord pessimiste, et déprimée de la limitation de son éventail d’activités qu’impliquait de vivre en fauteuil roulant. Elle a voulu savoir si c’était la même chose à l’étranger, et elle a fait une recherche avec le hashtag anglais #wheelchair_girl. Là, elle a trouvé de nombreuses filles séduisantes qui aimaient danser, faire la fête, s’habiller et voyager normalement.

« À ce moment-là, je me suis sentie vraiment sauvée. Même en fauteuil roulant, je veux travailler, m’amuser avec mes amis et être amoureuse. Mais il y avait très peu d’informations au Japon pour m’aider à être positive. J’ai donc pensé que c’était à moi de le faire. Vivre tout moi-même et le communiquer, cela pourrait certainement aider beaucoup d’autres. J’ai trouvé du courage et des idées auprès de femmes en fauteuil roulant à l’étranger. »