Fire !, le premier manga rock’n’roll

Fire !
Fire !

Pour l’audace de ses thèmes et de ses représentations, Mizuno se qualifie volontiers d’« hérétique ». La série qui justifie ce statut, c’est Fire !, dont la publication débuta en 1969 dans Shûkan Seventeen. Cette série révoutionnaire transcende les frontières du genre shôjo et projette le manga dans l’âge du rock.

À l’époque les mouvements contre la guerre du Vietnam et pour les droits civiques des Afro-américains battaient leur plein aux États-Unis.

« J’étais très intéressée par la façon dont l’envers du soi-disant “pays de la liberté” finissait par se dévoiler, et je trouvais formidable la façon dont la jeunesse du monde entier se révoltaient contre la civilisation matérielle. Dans ce contexte, le message anti-establishment du rock, fort et riche, en particulier dans sa tendance rock-progressif, m’a beaucoup attirée. C’est ainsi que j’ai décidé de dessiner un manga sur le rock. »

Pendant la rédaction de Fire !, un poster de Scott Walker au mur (avec l’aimable autorisation de Mizuno Hideko)
Pendant la rédaction de Fire !, un poster de Scott Walker au mur (avec l’aimable autorisation de Mizuno Hideko)

Le protagoniste, Aron, qui se ruine à la poursuite de la musique et de l’amour, est inspiré par Scott Walker, le chanteur des Walker Brothers, un groupe populaire à l’époque.

« J’avais l’impression qu’il remettait toujours en doute sa propre attitude et sa façon d’être, alors même qu’il évoluait dans un environnement privilégié. Sa chanson Plastic palace People en particulier m’avait frappée. Une belle chanson avec de belles paroles abstraites. J’ai créé Aron en me basant sur cette image de pureté intacte. »

Inspirée par la culture underground

Avant de se mettre à cette série, Mizuno entreprit un voyage de repérages en Europe et aux États-Unis.

« Cela a duré à peine un mois, mais j’ai visité seule les bastions de la culture underground de plusieurs villes, les clubs où les jeunes se retrouvaient. Partout, c’étaient les mêmes chansons qui étaient populaires, cela m’a fait réaliser que le monde était un, uni dans l’amour du rock. »

La série dépeint la société américaine dans sa diversité, avec des Blancs, des Noirs, des Amérindiens. Elle présentait aussi des scènes de nudité et de sexe.

« Je voulais exprimer le message hippie de l’époque, qui voulaient se débarrasser des faux-semblants et se montrer exactement tels qu’ils étaient nés. Mais c’est vrai qu’après moi, de plus en plus de manga se sont engouffrés dans cette voie que j’avais ouverte avec des scènes de lit beaucoup plus proches de la pornographie… »

Fire ! a suscité une énorme réaction et le nombre de lecteurs masculins est devenu très important.

« Pendant un certain temps, de nombreuses lettres de fans émanaient de lecteurs masculins. Conquérir le lectorat féminin fut beaucoup plus long. »

Ludwig II, l’opus inachevé

Lorsque les magazines de manga hebdomadaires ont occupé la position centrale sur le marché, les auteurs se sont vite retrouvés cernés. Il s’agissait de les rendre exclusivement attachés à une publication, avec impossibilité d’avoir des contacts avec les éditeurs de la concurrence. Et tout cela sans même signer un contrat. Et au début, le concept de licence, avec déclinaison des séries en d’autres produits adaptés n’existait pas encore. Cela a eu pour conséquence la perte de nombreux manuscrits à cause de la gestion eu scrupuleuse des maisons d’édition.

« J’ai refusé cette idée d’exclusivité, et je me suis souvent disputée avec les éditeurs. On me traitait de rebelle et d’arrogante, vous pouvez en être sûrs. »

La publication de Fire ! a été l’occasion pour Mizuno de se familiariser avec le concept de droits d’auteur. Elle a créé un groupe d’étude avec quelques collègues, et c’est à ce moment qu’elle se retrouva sur une liste noire par les éditeurs qui craignaient la constitution d’un syndicat. Il lui fut exigé de terminer sa série plus tôt que prévu initialement, ce qu’elle réussit à conclure de façon convenable.

« Mon comportement ne plaisait pas, je pense. »

Deux ans plus tard, elle a eu son fils, qu’elle a élevé seule.

« Je n’avais pas réalisé à quel point élever seule un enfant était compliqué. J’ai laissé tomber la publication de scénarios au long cours et j’ai travaillé sur des illustrations et d’autres emplois pour joindre les deux bouts. Mes revenus ne représentaient plus qu’un quart de ce qu’ils étaient au plus haut, mais encore suffisant pour vivre. »

Puis une nouvelle génération d’auteurs est entrée sur le marché du manga et les commandes de séries se sont drastiquement raréfiées. Conséquence dramatique : le magazine dans lequel Mizuno publiait une nouvelle série longue, la première depuis des années, Ludwig II, cessa de paraître. Mizuno était allée jusqu’en Allemagne pour faire des repérages pour cette série.

« Ludwig II, c’est Louis II de Bavière, le mécène de Wagner, que j’ai toujours adoré. J’en traçais le portrait d’un jeune homme dont la tragédie est de vouloir être trop pur. Mais je n’ai jamais pu dépasser la moitié. J’ai présenté le projet à tous les éditeurs pour reprendre la série, personne n’en a voulu. »

Mizuno avoue qu’elle n’aurait plus la force physique aujourd’hui de mener ce projet à son terme, mais il lui reste néanmoins quelque chose qu’elle voudrait faire :

« Notre génération, qui a porté sur ses épaules l’ère de l’après-Tezuka n’a pas laissé de traces. Il y a un vide de 20 ans entre Prince Saphir et La Rose de Versailles. Mais je voudrais que tout le monde sache dans quel état était le manga pour les filles à cette époque. À vrai dire, avec une dizaine de mangakas actives à cette période, nous en avons conservé des traces. J’aimerais en faire un livre, pour que plus de gens puissent les lire… »

Une série d’ouvrages revenant sur l'univers de Mizuno Hideko a été publiée : un art book publié en 2020 (à gauche, ed. Genshôsha) et un mook Special Mizuno Hideko (éd. Kawade Shobô Shinsha) sorti en janvier 2022.
Une série d’ouvrages revenant sur l’univers de Mizuno Hideko a été publiée : un art book publié en 2020 (à gauche, ed. Genshôsha) et un mook Special Mizuno Hideko (éd. Kawade Shobô Shinsha) sorti en janvier 2022.

(Reportage et texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre avec l’aimable autorisation de Mizuno Hideko)