Le dernier film de Kore-eda Hirokazu est une adaptation en prises de vues réelles du manga à succès Look Back, qui avait déjà fait l’objet d’un long métrage d’animation en 2024. Retour sur les particularités de cette nouvelle adaptation, qui a remporté trois prix à la Mostra de Venise en 2026.

Du manga au cinéma

Sorti en 2026, le film de Kore-eda s’inspire du manga éponyme de Fujimoto Tatsuki. Publié en ligne le 19 juillet 2021, celui-ci avait rapidement rencontré un immense succès, dépassant les cinq millions de vues en moins de deux semaines. En septembre de la même année, sa publication en volume papier s’accompagne de ventes qui franchissent le million d’exemplaires. En juin 2024, Oshiyama Kiyotaka en tire un film d’animation qui engrange plus de deux milliards de yens au box-office japonais, avant de bénéficier d’une diffusion plus large à l’étranger, notamment sur les plateformes de streaming à partir de novembre.

Le succès de cette première adaptation est considérable. On pourrait croire qu’il a inspiré le passage à la prise de vues réelles, mais il n’en est rien. Koide Daiki, le producteur du film, explique qu’il avait décidé de confier l’histoire à Kore-eda, qui avait été son professeur à l’université, peu après la parution du manga. Il avait alors rapidement organisé une rencontre entre le réalisateur et Fujimoto afin qu’ils puissent en discuter.

Kore-eda se souvient avoir été intrigué, dès la sortie du manga, par sa couverture représentant l’héroïne de dos, assise à son bureau. C’était à l’époque où le gouvernement japonais venait de déclarer l’état d’urgence face à la propagation du Covid-19. Comme de nombreuses activités culturelles dans le pays, les projets du réalisateur étaient alors à l’arrêt. Sa découverte du manga lui avait apporté un encouragement inattendu, comme une « poussée dans le dos ».

Cette image du dos occupe une place particulière dans l’œuvre, qui multiplie les représentations des personnages vus de derrière et invite à la réflexion. Le mot back, présent dans le titre, prend tout son sens à mesure que le récit se dévoile, révélant le message de l’auteur. Kore-eda reconnaît avoir été profondément touché, lui aussi, par cette idée.

Le réalisateur Kore-eda Hirokazu (au centre), entouré de Nanase Fûri et Deguchi Natsuki (de gauche à droite, qui incarnent toutes deux Fujino à des âges différents), ainsi que de Makita Aju et Okada Rokka (qui interprètent Kyômoto), lors de la 83e Mostra de Venise, le 7 septembre 2026. (© Kazuko Wakayama)
Le réalisateur Kore-eda Hirokazu (au centre), entouré de Nanase Fûri et Deguchi Natsuki (de gauche à droite, qui incarnent toutes deux Fujino à des âges différents), ainsi que de Makita Aju et Okada Rokka (qui interprètent Kyômoto), lors de la 83e Mostra de Venise, le 7 septembre 2026. (© Kazuko Wakayama)

L’extravertie et la solitaire

Le film (tout comme l’adaptation animée) reprend la trame du manga original.

Au début de l’histoire, Fujino est en CM1 et vit dans une région rurale du Japon. Douée pour le dessin, elle publie des bandes dessinées en quatre cases dans le journal de son école. Elle savoure les compliments de ses camarades, tout en faisant mine de ne pas y attacher d’importance. Un jour, son professeur lui demande de partager cet espace avec Kyômoto, une élève qui refuse de se rendre en classe. En découvrant les dessins de cette dernière, d’une maîtrise exceptionnelle pour une enfant de son âge, Fujino voit sa confiance en elle sérieusement ébranlée.

Refusant de s’avouer vaincue, elle reprend les bases du dessin et redouble d’ardeur. En sixième, alors que ses camarades et sa famille l’encouragent à se confronter à la réalité, elle persiste dans sa voie. Mais, à mesure que l’écart entre leurs talents respectifs se creuse, elle finit brusquement par abandonner le manga et renonce à publier ses propres dessins.

Quelque temps plus tard, une visite inattendue chez Kyômoto lui fait retrouver le plaisir de dessiner. Au collège, cette dernière refuse toujours d’aller en classe. Les deux jeunes filles présentent alors une bande dessinée à un concours organisé par un éditeur et remportent le deuxième prix. Au lycée, elles publient ensemble dans un magazine de manga sous le pseudonyme de « Fujino Kyô ». Leur éditeur leur propose même de lancer une série après l’obtention de leur diplôme.

Kyômoto (au premier plan, interprétée par Makita Aju) et Fujino (Deguchi Natsuki) travaillent sur leur manga. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)
Kyômoto (au premier plan, interprétée par Makita Aju) et Fujino (Deguchi Natsuki) travaillent sur leur manga. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)

Grandir pour devenir mangaka

La première moitié du récit couvre la période qui va de leur rencontre à leurs débuts professionnels. Pour le public japonais, le parcours d’une dessinatrice qui fait ses premières armes dans le journal de son école est tout à fait familier. Le monde du manga regorge d’exemples de ce que l’on pourrait appeler le « rêve japonais » : remporter un concours organisé par un magazine peut ouvrir les portes d’une carrière professionnelle. Au Japon, la culture du manga accompagne ainsi les enfants dès leurs premiers dessins et se prolonge jusqu’à une industrie de dimension mondiale.

Kore-eda explique avoir étudié en détail les méthodes de production des mangas afin de les représenter avec justesse à l’écran. Avant le tournage, les actrices ont elles aussi passé de nombreuses heures à s’exercer au dessin. Tout au long du film, Fujino et Kyômoto sont montrées en train de travailler. Même le son de leurs stylos évolue à mesure qu’elles gagnent en maîtrise, donnant une dimension sonore au temps qui passe et à leur progression artistique.

Encore collégiennes, les deux jeunes filles exultent en apprenant qu’elles ont remporté le deuxième prix d’un million de yens au concours du magazine Shônen Jump. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)
Encore collégiennes, les deux jeunes filles exultent en apprenant qu’elles ont remporté le deuxième prix d’un million de yens au concours du magazine Shônen Jump. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)

Ce que le cinéma peut apporter de différent

En quelques pages (voire en seulement deux ou trois cases), un manga peut faire défiler plusieurs années. L’œuvre originale est d’ailleurs très courte, avec seulement 143 pages. Le temps y est considérablement condensé, ce qui permet au récit de progresser rapidement tout en conservant une grande force dramatique. D’une durée de 58 minutes, le film d’animation adopte lui aussi un rythme soutenu.

La version en prises de vues réelles dure 99 minutes et propose une expérience sensiblement différente. Kore-eda s’est attaché à réfléchir à la portée de chaque case du manga et à la manière de la traduire dans le langage cinématographique. Chaque scène a ainsi été pensée comme une exploration, par le mouvement et la mise en scène, des images fixes de l’œuvre originale. Le film accorde également davantage de place aux moments partagés par Fujino et Kyômoto, donnant plus de profondeur à leur relation.

Le cinéma sait toutefois, lui aussi, jouer avec les ellipses. Les deux jeunes filles passent plus de dix ans ensemble, mais chacune n’est incarnée que par deux actrices. Nanase Fûri et Okada Rokka interprètent les héroïnes durant leur enfance, à l’école primaire. Changer d’acteurs pour représenter un personnage à différents âges est une pratique courante, mais Kore-eda en fait ici un véritable parti pris de mise en scène. Le moment choisi pour cette transition est crucial : il lui permet de faire un bond dans le temps tout en imprimant un changement de tonalité marqué aux derniers actes du film.

Les jeunes Fujino (à gauche) et Kyômoto, interprétées respectivement par Nanase Fûri et Okada Rokka. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc. ; © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)
Les jeunes Fujino (à gauche) et Kyômoto, interprétées respectivement par Nanase Fûri et Okada Rokka. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc. ; © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)

Lumière, sons et saisons qui passent

Le cinéma en prises de vues réelles possède un atout particulier pour donner à voir le passage du temps à travers les saisons. La comparaison entre le film Look Back, le manga et l’adaptation animée qui l’ont précédé le montre avec évidence.

Pour le tournage, Kore-eda a choisi la ville de Nikaho, dans la préfecture d’Akita, où Fujimoto Tatsuki est né et a grandi. Dès la préparation du film, le réalisateur tenait à exploiter la diversité des paysages au fil de l’année. Il avait notamment imaginé un travail sur les variations de la lumière selon les quatre saisons.

Le tournage s’est déroulé de février à novembre 2025, avec un calendrier conçu pour suivre leur succession, en commençant par la fonte des neiges à l’approche du printemps. Le film donne ainsi à voir les cerisiers en fleurs d’Akita, les rizières au moment de la plantation puis durant leur croissance estivale, avant les épis dorés de l’automne arrivés à maturité. Ces métamorphoses sont magnifiquement captées sur pellicule 35 mm, avec le majestueux mont Chôkai en toile de fond.

Mais le passage du temps ne se lit pas uniquement dans les paysages, la lumière ou les vêtements. Kore-eda fait également appel aux saveurs et aux sons propres à chaque saison : les sakura mochi, ces gâteaux de riz parfumés à la feuille de cerisier au printemps, les nouilles froides sômen en été, les plats mijotés des mois les plus froids. Le bruissement des carillons à vent et le chant des insectes viennent compléter cette évocation sensorielle des saisons, si familière aux Japonais.

Le tournage au cœur des paysages de Nikaho, dans la préfecture d’Akita. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)
Le tournage au cœur des paysages de Nikaho, dans la préfecture d’Akita. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)

Une ode aux rêves de jeunesse

Le récit atteint son point culminant à l’approche de la fin du lycée, alors que Fujino et Kyômoto s’apprêtent à franchir une nouvelle étape de leur vie. Le film s’attarde sur leur passage à l’âge adulte et sur la prise de conscience qu’il implique : il leur faudra désormais tracer leur propre chemin. Malgré la complicité qui les a unies pendant toutes ces années, leurs trajectoires sont sur le point de diverger. Mais tandis qu’elles s’engagent chacune dans la voie qu’elles ont choisie, un événement imprévisible les attend.

La dernière case du manga montre Fujino adulte, devenue mangaka professionnelle, dessinant à son bureau, vue de dos. L’anime comme le film reprennent cette image pour conclure leur récit. Pourtant, les différences entre les visions de Fujimoto dans le manga, d’Oshiyama dans le film d’animation et de Kore-eda dans son adaptation révèlent des sensibilités distinctes dans leur manière d’aborder le chemin parcouru par les deux héroïnes.

Kore-eda a délibérément cherché à tirer parti de ce que seule une adaptation en prises de vues réelles pouvait offrir. Paradoxalement, il choisit l’animation pour la scène finale. Il recourt plus précisément à la rotoscopie, une technique qui consiste à dessiner par-dessus des images filmées afin d’obtenir une animation au rendu réaliste. Le spectateur est alors entraîné dans un espace cinématographique qui oscille entre le souvenir de la complicité des deux jeunes filles et l’évocation d’un avenir imaginé. La sensibilité caractéristique de Kore-eda et son attention aux moindres détails donnent à cette évocation des rêves de jeunesse une émotion toute particulière.

Kore-eda et Deguchi sur le tournage de Look Back. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)
Kore-eda et Deguchi sur le tournage de Look Back. (© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)

Le film

(© Fujimoto Tatsuki/Shueisha Inc., © 2026 K2 Pictures/Shueisha Inc.)
  • Réalisation, montage : Kore-eda Hirokazu
  • Casting : Nanase Fûri, Deguchi Natsuki, Makita Aju, Okada Rokka
  • Basé sur l'œuvre originale de Fujimoto Tatsuki
  • Année : 2026
  • Durée : 99 minutes
  • Site officiel : k2pic.com/film/lb/

Bande-annonce