Une passion pour le Japon héritée de son père
Après avoir visité la chaumière de Karl Bengs à Taketokoro, nous sommes retournés à son bureau de Matsudai. L’architecte nous a montré un livre protégé par un cadre qui est exposé au café du rez-de-chaussée. Un livre auquel il est très attaché. Il s’agit de Houses and People in Japan (Les maisons et les gens du Japon, Sanseidô 1937) du célèbre architecte allemand Bruno Taut (1880-1938) qui a vécu au Japon de 1933 à 1936 et a beaucoup écrit sur l’architecture et l’esthétique japonaises. Karl Bengs a hérité cet ouvrage de son père, un restaurateur de fresques mort au cours de la Seconde Guerre mondiale, un mois avant la naissance de son fils. Il a grandi à Berlin Est entouré d’objets laissés par celui-ci, notamment un sabre (katana), des estampes (ukiyo-e) et des netsuke (bouton sculpté qui maintient les objets usuels à la ceinture du kimono), ce qui a fait naître en lui une forte envie de visiter le Japon.

Karl Bengs s’est rendu pour la première fois dans l’Archipel en 1966. À l’époque, il travaillait dans un bureau de décoration intérieure, à Paris. Après avoir rencontré un ancien élève de l’Université Nihon de Tokyo ayant étudié le karaté, il a décidé d’aller apprendre lui aussi cet art martial au Japon.
Trouver un équilibre entre l’écologie et la technologie
Une fois sur place, Karl Bengs est tombé sous le charme de l’architecture traditionnelle en bois. Il a fait de nombreux allers et retours entre l’Allemagne et l’Archipel et il a commencé à importer de vieilles maisons japonaises à Dusseldorf. Il a également travaillé en tant que conseiller à l’agence de Tokyo de l’architecte d’origine tchèque Antonin Raymond (1888-1976) – pour lequel il a la plus grande admiration – et il a participé à la construction d’un pavillon de thé à toit de chaume sur un terrain de golf de la région du Kantô. Au cours de l’automne 1993, Karl Bengs a découvert Taketokoro en cherchant une kominka à exporter pour un client allemand. Il était en compagnie d’un charpentier de Tokyo de sa connaissance venu acheter du riz dans un village du voisinage. L’architecte a ressenti un véritable « coup de foudre » et acheté sur le champ, sans même consulter son épouse, une maison abandonnée qu’il a aussitôt entrepris de rénover.
Depuis, Karl Bengs s’est installé à Taketokoro. Loin de passer inaperçu, son travail magistral de restauration lui a valu une première commande de rénovation pour une maison traditionnelle de la préfecture de Niigata située par un « heureux effet du hasard » juste à côté de l’église catholique de Shibata, construite en 1965 par Antonin Raymond. Les demandes se sont ensuite multipliées depuis d’autres régions du Japon, notamment Tokyo et les préfectures de Nagano, Saitama, Tochigi et Yamanashi. À ce jour, Karl Bengs a fait revivre 50 kominka.
« Une ville sans vieilles maisons, c’est comme un homme sans souvenirs ». Karl Bengs répète volontiers cette phrase du peintre japonais Higashiyama Kaii (1908-1999), spécialiste de peinture traditionnelle japonaise (nihonga), qu’il a rencontré en Allemagne. Bien que né dans un autre pays, il a une compréhension bien plus approfondie que la plupart des habitants de l’Archipel de ce qui fait la beauté de l’architecture traditionnelle japonaise. « Je voudrais construire beaucoup d’autres édifices susceptibles de servir aux générations futures. Des édifices qui gardent ce que l’architecture traditionnelle en bois a de mieux tout en faisant judicieusement appel aux méthodes actuelles », conclut Karl Bengs depuis Taketokoro, le hameau idyllique où il s’est retiré.
(D’après un texte en japonais de Kawakatsu Miki. Photos : Hatori Hiroshi. Photo de titre : Karl Bengs sous l’autel shintô en bois de cyprès du Japon qui orne l’entrée de son bureau, à Matsudai.)

