Le courage d’être un individu sans s’inquiéter d’être rejeté par un groupe
À l’école, on inculque aux enfants japonais des valeurs individualistes ; ils sont encouragés à exprimer clairement leurs propres opinions, à reconnaître que tout le monde est égal et à respecter les sentiments des autres. Mais dans la pratique, les groupes se forment au sein des classes, et ils sont souvent hierarchisés, créant ce qui a été décrit comme un système de « caste d’école ».
En réalité, les étudiants vivent toujours dans un mura plutôt que dans une société moderne. Ainsi, dès le plus jeune âge, les Japonais sont déchirés entre l’attente officiellement déclarée de se développer en tant qu’individus et la réalité d’avoir à faire face à la vie en tant que membres d’un mura. Tout en luttant contre cette contradiction, s’ils s’éloignent de la zone de conformité requise par leur « village », ils augmentent leur risque d’être intimidés. L’intimidation peut prendre la forme d’une violence ouverte, mais elle passe aussi souvent par l’ostracisme. Lorsqu’un membre de mura est traité en tant que paria, il devient profondément angoissé. Dans le monde connecté d’aujourd’hui, cet ostracisme se produit souvent sur les réseaux sociaux, le plus souvent au Japon en étant exclu d’un groupe sur le service de messagerie populaire LINE.
Être isolé au sein d’un groupe est certainement difficile. Cependant, s’inquiéter de ne pas être rejeté par un mura au point de sacrifier son individualité est encore plus douloureux, et peut conduire à une perte de sens de sa vie.
Les gens n’appartiennent pas en permanence à un seul « village ». Ils rejoignent une nouvelle école, déménagent dans un autre endroit ou se retrouvent dans un nouveau lieu de travail, ce qui provoque un changement d’environnement. Donc, peu importe à quel point ils peuvent essayer de s’intéresser aux membres de leur mura actuelle, cela n’assurera pas une tranquillité d’esprit permanente.
Le mot mura dérive du verbe mureru, qui signifie « s’assembler ». Il s’agit d’une action entreprise par des personnes n’ayant pas la maturité pour se lever en tant qu’individus. On peut donc dire qu’un mura est un troupeau de personnes sans identité. Le peintre japonais Fujita Tsuguharu (également connu sous le nom de Léonard Foujita) a été actif à Paris pendant près de deux décennies à partir de 1913. Lorsqu’il a été chassé du monde de l’art japonais après la Seconde Guerre mondiale, il est retourné en France et est devenu citoyen français. Dans ses dernières années, il a écrit ce qui suit : « Même si l’opinion publique (seken) est stridente, se propageant d’une bouche à des milliers d’oreilles, je dis que, même si plusieurs dizaines de milliers de zéros se rassemblent, ils ne valent que zéro et seront toujours moins qu’un. »
Les paroles de Fujita devraient nous donner le courage d’établir nos propres identités, même si elles sont entourées d’un mura. Si un plus grand nombre d’entre nous décident de vivre en tant qu’individus à part entière, nous pourrons éventuellement devenir une grande force pour transformer le monde japonais du mura conventionnel en une société moderne.
(Photo de titre : illustration d’Okada Mica)
