La vie en famille dans l’ancienne capitale
——À l'automne 2014, vous avez été gravement blessé en tombant de cheval.
C.L. Oui, je me suis fracturé le tibia. Je venais juste de passer la première partie de l’examen pour obtenir ma licence de jockey, puis la deuxième partie dans la foulée au début de l’année. J’ai profité de mon séjour forcé à l’hôpital pour étudier le japonais !(*4)
Même avec une blessure, l’essentiel est de rester positif. Nous, les jockeys, nous nous entraînons sans ne prendre aucunes vacances. Au bout de quelques années à ce rythme, il y a un moment où la fatigue se fait sentir, physiquement et mentalement. Mais quand vous êtes blessé, vous n’avez pas le choix, vous êtes obligé de vous arrêter. Vous vous éloignez des courses, vous relâchez la pression. Et quand vous êtes guéri et que vous retournez en course, vous avez retrouvé une certaine fraîcheur. Vous reprenez le plaisir de monter à cheval, et la volonté revient. Il est assez courant qu’un jockey obtienne de très bons résultats tout de suite après son retour. Il faut toujours d’essayer de tirer le positif à partir du négatif.
——De fait, après cela, vous avez obtenu une licence annuelle. Comment trouvez-vous la vie au Japon ?
C.L. Depuis que je cours au Japon, comme j’ai toujours été basé dans la région du Kansai, une fois ma licence annuelle obtenue, j’ai naturellement choisi Kyoto. Non seulement ce n’est pas loin de Rittô (où se trouve le centre d’entraînement, dans la préfecture de Shiga), mais il y a aussi une école française, c’est donc parfait pour mes enfants. Kyoto est une ville très belle, très facile à vivre. J’aime bien le style de Kyoto. La tradition est beaucoup plus présente qu’à Tokyo, et j’aime les vieilles maisons et les vieux quartiers. Lorsque je venais d’arriver, j’ai surtout visité les endroits touristiques, mais maintenant je me promène dans les petites rues, je m’amuse à découvrir de petits temples ou des jardins peu connus. Au printemps, il y a la saison des cerisiers, à l’automne, la saison des feuilles magnifiquement rougies et jaunies. Ce que j’aime au Japon, c’est que le passage d’une saison à l’autre est très net, les gens vivent en suivant ce rythme, c’est ce qui fait la cohésion de la culture.
——Vos enfants se sont-ils habitués à la vie au Japon?
C.L. Mon garçon a 11 ans et ma fille 9 ans. C’est forcément pour un gros changement. Il a fallu une petite période d’adaptation. Au début, ils disaient assez souvent qu’ils voulaient rentrer chez nous, en France, mais je leur ai dit ceci : notre maison est ici. Il faut nous adapter. Maintenant, ils ont compris que le Japon est leur pays. Ils ont des amis, ils sont habitués à la nourriture. Ils adorent le sushi, le sashimi, les onigiri… Avec mon travail, sauf les week-ends, je peux passer du temps avec mes enfants. Je vérifie leurs devoirs, je les accompagne ou je vais les chercher à l’école. En France, c’était quasiment impossible, j’avais des courses tous les jours ! Ici, je suis plus détendu et je me sens plus libre. Même très tard la nuit, on peut se promener dans les rues sans danger. Même si quelqu’un me remarque dans la rue, je ne suis pas inquiet. Les Japonais se comportent toujours avec gentillesse et respect envers moi. Ma famille et moi comme nous nous disons que nous sommes accueillis ici, nous respectons alors en retour les gens autour de nous, et nous nous efforçons de nous intégrer. De cette manière, tout se passe bien, et nous n’avons aucun problème.
——Savez-vous combien de temps vous comptez rester au Japon ?
C.L. Le plus longtemps possible ! Au moins tant que j’aurais la force de monter et que j’aurais des chances de gagner des courses. Les jockeys de plus de 50 ans ne sont pas si rares. Après, je ne sais pas. Travailler pour les médias pourrait être intéressant. J’aimerais faire quelque chose pour contribuer au développement des courses de chevaux. Peut-être devenir une sorte d’intermédiaire entre les mondes hippiques français et japonais. Si l’on rend visible les diverses façons de s’intéresser aux courses, si on en parle plus, je crois que cela augmentera l’intérêt des gens pour les courses de chevaux.
(Photos : Kodera Kei)(*1) ^ Courses de la JRA du Groupe 1 réservée aux chevaux de 3 ans. Il en existe 5 : le prix Satsuki-shô, le prix Ôka-shô, le prix Yûshun Himba (ou Oaks), le prix Tokyo Yûshun (ou Tokyo Derby) et le prix Kikka-shô.
(*2) ^ Course du Groupe 1 pour chevaux de 3 ans, elle a lieu tous les ans entre fin mai et début juin. Son nom officiel est le prix Tokyo Yûshun. Le Tokyo Derby est une des courses de la « triple couronne », avec le prix Satsuki-shô et le prix Kikka-shô.
(*3) ^ Course du Groupe 1 qui se déroule à chaque fin d’année. Dotée de 300 millions de yens, plus forte dotation de la saison à égalité avec la Japan Cup.
(*4) ^ L’examen de la JRA pour l’obtention d’une licence annuelle de jockey est en deux parties, la première en anglais, la seconde en japonais.

