Jusqu’à ce que la mort les sépare

Noda et Ozu ont échangé leurs adieux définitifs par une froide journée d’hiver, le 12 décembre 1963, à l’hôpital de Tokyo où le réalisateur est décédé à l’âge de 60 ans. Dans une note de son journal intime déchiffrée tout récemment par Miyamoto Akiko, chercheuse à l’université Dôshisha, Noda, atristé, a parlé des derniers moments d’Ozu :

« Ozu-kun a baissé les yeux et les a fixés sur mon visage, comme si, d’une manière ou d’une autre, il comprenait ce que signifiait cet instant. »

Le décès d’Ozu n’a pas incité Noda à interrompre la rédaction des journaux intimes que les deux hommes avaient écrits durant leurs retraites artistiques. Mais cinq ans plus tard, le 23 septembre 1968 en fin de journée, la mort a fini par l’atteindre dans sa villa de montagne, et c’est Shizu qui a ouvert le dernier carnet et rapporté le fait, mettant ainsi un point final à ce registre d’amitié et de création. Après quoi elle a rangé les 18 volumes dans un coin de la maison forestière.

En 1990, le terrain sur lequel se dressait la villa a été acheté par un promoteur, et Reiko en a construit une nouvelle pour Shizu, suffisamment proche pour préserver l’esprit et l’héritage originels. C’est là qu’elle a conservé les archives de Noda et d’Ozu. Jusqu’à son décès, survenu en 2001 à l’âge de 100 ans, Shizu a préservé dans leur intégrité les carnets du journal intime, ainsi que les scénarios originaux de films tels que Été précoce etVoyage à Tokyo, de concert avec d’autres curiosités provenant de l’ancienne amitié.

De gauche à droite : les scénarios originaux de Été précoce, Voyage à Tokyo et Un après-midi d'automne, tels qu'ils sont exposés dans la villa Shin-Unkosô.
De gauche à droite : les scénarios originaux de Été précoce, Voyage à Tokyo et Un après-midi d’automne, tels qu’ils sont exposés dans la villa Shin-Unko-sô.

Les archives contiennent plusieurs films en 8 millimètres offrant des images en noir et blanc de leurs années à Tateshina. Ozu filmait Noda, et réciproquement. Dans ces films ont également été enregistrées des scènes de la vie locale, où figuraient notamment des voisins, ainsi que des paysages illustrant la beauté de la nature. Ozu joue au golf dans les bois, vêtu d’un yukata et chaussé de sandales geta, ce qui montre comment ces créateurs cherchaient à briser leur routine de paisible préparation des tournages.

Une copie des journaux intimes pour retrouver le passé

Au début de ce siècle, Reiko, la fille de Noda, et son époux, Yamanouchi Hisashi, ont construit leur propre villa dans ces bois, sans perdre de vue l’héritage de son père et de son célèbre ami. En 2013, leur conservation a débouché sur la publication d’une édition à tirage limité des journaux intimes. Après la mort de Reiko en 2012, ses héritiers ont estimé qu’il s’agissait d’un legs trop précieux pour qu’ils le gardent pour eux, ce qui a conduit à l’ouverture en 2016 de la villa Shin-Unko-sô et de l’Institut de recherche des écrivains de Tateshina du mémorial Noda Kôgo, et les cinéphiles et les chercheurs ont pu avoir accès à toute la documentation, scanner les fragiles originaux et en faire des copies en couleur exactement de la même taille.

Reproductions des journaux intimes de Tateshina
Reproductions des journaux intimes de Tateshina

Le 19 septembre 2020 a été un jour de célébration dans la villa de Noda. En dépit des restrictions liées à la pandémie, Yamanouchi Michiko a orné de bouquets de fleurs le chemin menant à la maison, en vue d’accueillir le président et les techniciens de Fuji Xerox qui s’étaient chargés de scanner et de reproduire les journaux intimes, le maire de Chino, la chercheuse Miyamoto et quelques amis et célébrités du cinéma. Yamanouchi Chiaki, scénariste lui aussi sous le nom de Watanabe Chiaki, n’arrivait pas à contenir son émotion. Le petit groupe commémorait la récupération des journaux intimes : un ensemble de reproductions en couleur alignées devant l’entrée, sous les nuages flottant au-dessus de la forêt.

« Si Noda et Ozu étaient là », dit Yamanouchi Michiko, la petite fille de Noda, « ils se moqueraient de nous pour avoir fait de ce lieu un centre de recherche sur l’histoire du cinéma. » Travailleurs infatigables d’un âge d’or du cinéma, mais aussi amateurs de plaisanteries et d’une célébration frugale de la vie, Ozu Yasujirô et Noda Kôgo sont arrivés à Tateshina il y a des décennies, mais ces bois de bouleaux blancs ont préservé l’évidence de l’amitié qui les unissait.

Ozu Yasujirô, à gauche, et Noda Kôgo en kimono. (Avec l'aimable autorisation de l'Institut de recherche des écrivains de Tateshina du mémorial Noda Kôgo)
Ozu Yasujirô, à gauche, et Noda Kôgo en kimono. (Avec l’aimable autorisation de l’Institut de recherche des écrivains de Tateshina du mémorial Noda Kôgo)

(Photo de titre : Ozu Yasujiro, à droite, parcourt un sentier des Hauteurs de Tateshina en compagnie de Noda Kôgo et de Shizu, à l’extrême gauche. Avec l’aimable autorisation de l’Institut de recherche des écrivains de Tateshina du mémorial Noda Kôgo. Toutes les photos © Kodera Kei, sauf mentions contraires.)