Le sens précis de l’expression persona non grata

Le cinéaste a également compris que Sugihara Chiune n’était pas le seul diplomate à avoir sauvé des vies en accordant des visas en dépit des instructions reçues. « Le consul chinois de Vienne(*3) et le consul américain de Marseille(*4) ont eux aussi secouru des milliers de Juifs à la même époque », explique-t-il.

Cellin Gluck est très attaché au titre anglais de son film. Dans son acception la plus courante, persona non grata se dit de quelqu’un qui n’est pas le bienvenu. Dans le jargon des ambassades, il s’applique à un membre du corps diplomatique que l’on renvoie dans son pays parce qu’il est devenu indésirable. Et c’est ce qui est arrivé à Sugihara Chiune avant la Seconde Guerre mondiale, quand il a été envoyé en poste à l’ambassade de Moscou. Les autorités soviétiques lui ont refusé l’entrée en URSS sous prétexte qu’il était persona non grata en raison de prétendues activités d’espionnage. « C’est parce qu’il avait lui-même fait l’expérience du mépris et de l’ostracisme » que le vice-consul de Kaunas a été sensible à la détresse des Juifs qui cherchaient désespérément un lieu où se réfugier. Le titre du film Persona Non Grata fait donc référence aussi bien à Sugihara Chiune qu’à tous ceux qui ont été mis au ban de la société et chassés de chez eux durant cette période.

Le réalisateur de Persona Non Grata a délibérément choisi de montrer le héros de son film sous de multiples facettes. Ce faisant, il a donné à son œuvre un ton tout en nuances qui tranche avec celui des superproductions grandioses qu’on a l’habitude de voir sur ce genre de sujet. Et l’interprétation remarquable du personnage de Sugihara Chiune par Karasawa Toshiaki va tout à fait dans le sens de la sobriété de l’approche du cinéaste.

Outre Karasawa Toshiaki – qui incarne magistralement le personnage de Sugihara Chiune – et plusieurs autres comédiens japonais, Cellin Gluck a fait aussi appel à des acteurs polonais remarquables. À gauche : Borys Szyc interprète le rôle de Pesh, un espion polonais qui servait d’indicateur à Sugihara Chiune. À droite : Cesary Lukaszewicz joue le personnage de Gudze, un Lituanien d’origine allemande qui travaillait au consulat du Japon de Kaunas. (©2015 Commission du film Sugihara Chiune)

Le contexte historique du film Persona Non Grata

L’Union soviétique a annexé la Lituanie en juin 1940. La Seconde Guerre mondiale avait commencé moins d’un an plus tôt avec l’invasion de la Pologne par l’armée allemande, en septembre 1939. Une partie de l’Europe de l’Ouest était passée sous le contrôle du Troisième Reich et un grand nombre de Juifs tentaient par tous les moyens de fuir les persécutions nazies. C’est ainsi que des milliers de Lituaniens et de Polonais d’origine juive se sont précipités au consulat du Japon de Kaunas, en Lituanie, où Sugihara Chiune était vice-consul. Ils espéraient obtenir un visa qui leur permettrait de traverser l’URSS à bord du Transsibérien jusqu’au Japon, et de là chercher un refuge sûr aux États-Unis ou ailleurs.

Sugihara Chiune a demandé leur avis à ses supérieurs du ministère des Affaires étrangères  japonais. Ceux-ci lui ont donné l’ordre d’accorder un visa uniquement aux personnes qui avaient les fonds et les papiers nécessaires pour repartir du Japon vers une autre destination. Mais le vice-consul avait été informé par les autorités soviétiques que le consulat japonais de Kaunas devrait fermer ses portes un mois plus tard. C’est pourquoi il a décidé de donner autant de visas qu’il pourrait avant de quitter les lieux. Dans Persona Non Grata, on voit Sugihara Chiune et les employés du consulat passer des heures et des heures à préparer des visas pour les Juifs. Et le film est d’autant plus émouvant qu’il joue dans le registre de la retenue.