En novembre 2022, la jeune Kawasaki Rena est au centre de l’attention médiatique en se voyant décerner le Prix international de la paix des enfants. Elle devient par la même occasion la toute première personne de nationalité japonaise à être honorée de cette récompense, établie chaque année depuis 2005. Sur la liste des anciens lauréats figurent la prix Nobel de la paix Malala Yousafzai ou la militante écologiste Greta Thunberg. Rena est actuellement impliquée dans plusieurs projets et regrette que le Japon semble si peu ouvert au changement. Du haut de ses 17 ans, que pense-t-elle de la jeunesse japonaise d’aujourd’hui ?

Privilégiée, elle prend conscience des « inégalités »

Rena Kawasaki est scolarisée dans une école internationale depuis la maternelle. Ses parents souhaitaient en effet que leur fille soit capable de s’expliquer clairement en anglais. « Mon père et ma mère avaient effectué des séjours aux États-Unis, tous deux avaient souffert de ne pas réussir à se faire comprendre à cause de leur mauvaise maîtrise de cette langue. »

C’est à l’âge de huit ans qu’elle réalise à quel point elle vit en privilégiée. Tout commence avec le livre intitulé Randoseru Across the Sea (Les cartables qui traversent les océans) qu’elle emprunte à la bibliothèque de son école. Ce recueil de photographies retrace comment des cartables inutilisés au Japon sont offerts à des écoliers en Afghanistan. Ces robustes cartables font même parfois office de pupitres aux enfants dont l’école a été détruite. (Voir notre article : Des cartables japonais « randoseru » contre le terrorisme en Afghanistan)

« Le matin au réveil, moi je suis libre de me dire que je ne veux pas aller en cours aujourd’hui. Mais ailleurs, ces enfants, eux, doivent se battre chaque jour pour recevoir une éducation. Pourquoi ? Ça me mettait tellement en colère. »

En tant que privilégiée, elle s’est justement dit qu’elle devait « agir » pour eux. Que pouvait-elle faire à son niveau ? Avec ses camarades de classe, elle a monté un stand lors de la fête de l’école. « On vendait de la papeterie et des cartes postales qu’on avait fabriquées nous-mêmes et on a envoyé le montant de la recette à des camps de réfugiés. »

Aux côtés de la maîtresse de cérémonie, la Yéménite Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix, lors de la remise du Prix international de la paix pour enfants à La Haye (Pays-Bas).  (Photo avec l’aimable autorisation de KidsRights 2022)
Aux côtés de la maîtresse de cérémonie, la Yéménite Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix, lors de la remise du Prix international de la paix pour enfants à La Haye (Pays-Bas). (Photo avec l’aimable autorisation de KidsRights 2022)

Nos atouts en tant qu’enfants du numérique

En 2020, avec la pandémie de Covid-19, alors que le monde se repliait sur lui-même, Internet a ouvert le champ des possibles.

« Au collège les cours étaient passés en distanciel et je n’avais pas grand-chose à faire à la maison. À ce moment-là, j’ai eu cette impression que rien ne changeait, malgré tout ce que j’avais accompli pendant des années. Tout ça me tourmentait pas mal... »

Kawasaki Rena lors de notre interview en ligne
Kawasaki Rena lors de notre interview en ligne

C’est alors qu’elle voit sur le web que EarthX, une ONG basée au Texas travaillant sur les questions environnementales, propose un stage à des étudiants. Encore collégienne et vivant au Japon, elle envoie pourtant plusieurs courriels au responsable et parvient à le « persuader » de lui laisser une chance. « Stagiaire, je faisais de la modération pour des réunions en ligne, c’est là que j’ai fait la connaissance de jeunes représentant la branche internationale de “Earth Guardians”, ils essayaient de relayer au gouvernement les revendications de la jeunesse. »

Comme eux, elle veut utiliser ses atouts de digital native. Enfant de la génération Z, elle souhaite étendre son réseau pour continuer de changer le monde. Forte de cette résolution, elle entreprend de créer la branche japonaise de cette association.

Le groupe compte aujourd’hui une cinquantaine de membres venant de tout l’Archipel. Âgés de 11 à 18 ans, ils mènent plusieurs projets, animent des réunions Zoom entre jeunes et politiciens ou organisent des activités telles que le nettoyage de cours d’eau à Osaka.

Une formation qui va dans le sens de la bienveillance

Euglena est une firme développant un large éventail d’activités allant de l’alimentation aux biocarburants qui a à cœur d’être à l’écoute des adolescents. En 2019 elle a donc créé le poste de Chief Future Officer (CFO) pour intégrer une personne de moins de 18 ans à la gestion de l’entreprise. Kawasaki Rena, qui avait déjà lancé Earth Guardians Japan, a posé sa candidature car elle souhaitait s’investir dans le monde de l’entreprise. Elle est la deuxième personne à y prendre fonction.

« Avec les cinq “Membres du Sommet pour l’avenir” (sélectionnés parmi les candidats au poste de CFO), nous parlions de développement durable, c’est-à-dire de thèmes en relation avec les questions environnementales. Mais par environnement, on entendait autant les écosystèmes naturels que le cadre où évoluent des individus qui ont des projets, des rêves et qui devraient avoir les moyens de les mettre en pratique quels que soient leur profil. Citons par exemple, l’importance d’un environnement bon pour la santé mentale et physique. Nous nous en étions déjà rendu compte, nos discussions en ont apporté la confirmation. »

Avec les membres du « Sommet pour l’avenir »  (photo avec l’aimable autorisation de Euglena)
Avec les membres du « Sommet pour l’avenir » (photo avec l’aimable autorisation de Euglena)

« Les membres du Sommet pour l’avenir ont fait diverses propositions à l’entreprise sur le thème “Innovation et bien-être”. Il nous a semblé assez efficace de mettre en place des ateliers en interne pour permettre aux employés de mieux se connaître et d’instaurer un nouveau système de développement des ressources humaines. »

« Pour s’ouvrir vraiment à la diversité, l’entreprise doit mettre en place une formation qui va dans le sens de la bienveillance et qui accompagne les nouveaux employés dès la prise de poste. C’est pourquoi nous avons proposé un système de mentorat ».

Ainsi en avril 2022, chaque nouvel employé s’est vu attribuer deux mentors, des collègues sélectionnés indépendamment de leur position ou de leur âge et dont la mission était d’encadrer et d’aider les nouveaux arrivants. C’est un système qui veut favoriser la communication intergénérationnelle et générer des échanges qui ne soient pas tributaires des organigrammes. « Nous ne pouvons pas en quantifier l’efficacité, mais nous sommes persuadés que cela peut changer la culture d’entreprise. »