Des racines ancestrales à Okinawa

L’histoire des Kohashikawa est passionnante et fait écho à la diversité de Tsurumi. Le côté japonais de la famille a des racines à Nishihara, sur l’île d’Okinawa. Le grand-père de Yuri a émigré d’Okinawa au Brésil en 1935, avec son fils (le père de Yuri) qui avait alors seulement quatre mois. Sur place, pour nourrir ses quatre enfants, il a travaillé dans un ranch, comme conducteur de camion puis comme chauffeur de taxi.

La famille habitait à Vila Carrão, dans l’ouest de São Paulo. Là-bas, la communauté okinawaïenne est très présente et des festivals sont nombreux, l’occasion de se remémorer de vieilles danses au son de chansons locales.

Participant elle aussi à ces festivals, la famille Kohashikawa tenait un stand de spécialités brésiliennes appelées pastel, un pain fait à partir de pâte de blé frite fourrée à la viande hachée et au fromage entre autres. Les pastels de la famille Kohashikawa rencontraient toujours un grand succès. Yuri n’a bien sûr pas manqué de les mettre à la carte de son restaurant Yuri Shop.

Pastel de carne (pastel à la viande) pour 300 yens seulement. Yuri Shop utilise la même recette que lors des festivals au Brésil.
Pastel de carne (pastel à la viande) pour 300 yens seulement. Yuri Shop utilise la même recette que lors des festivals au Brésil.

Yuri semble tout à coup nostalgique lorsqu’elle se remémore cette époque. « J’ai grandi au Brésil et je ne parlais que portugais. Je connaissais à peine quelques mots de japonais. Le japonais que mes parents parlaient était probablement le dialecte d’Okinawa parce que c’est ce que mes grands-parents parlaient à la maison. » Elle explique que les habitants de Vila Carrão parlent encore un dialecte d’Okinawa peu répandu de nos jours, même dans les îles du sud du Japon.

La culture d’Okinawa est présente dans de nombreux endroits en Amérique du Sud, et pas seulement à Vila Carrão. Citons notamment Colonia Okinawa, près de Santa Cruz, la deuxième ville de Bolivie. Comme son nom l’indique, il s’agit d’un village qui se trouvait dans la forêt, où se sont plus tard installés des personnes qui ont immigré d’Okinawa.

La vie dans la forêt était extrêmement difficile ; peu de nourriture, des conditions d’hygiène plus que rudimentaires, des inondations fréquentes... Rebutés par ces conditions extrêmes, un grand nombre des premiers colons ont émigré au Brésil ou en Argentine, n’ayant d’autre choix pour certains que d’abandonner leurs terres. Certains de ceux qui ont quitté Colonia Okinawa se seraient retrouvés à Vila Carrão, avec d’autres personnes émigrées d’Okinawa.

Si de nombreux habitants d’Okinawa ont quitté le Japon pour émigrer au Brésil ou en Bolivie, d’autres sont venus s’installer à Tsurumi avant la Seconde Guerre mondiale, notamment dans la zone industrielle de Keihin, qui venait de se créer, et qui accueillait déjà un grand nombre de travailleurs de la péninsule coréenne.

Les premiers immigrants d’Amérique du Sud sont arrivés dans les années 1980. En pleine bulle économique, le Japon manquait de main-d'œuvre. Pour remédier à ce problème, le gouvernement a assoupli les restrictions pour les personnes avec des origines japonaises. Yuri était l’une d’entre elles.

Aujourd’hui, Tsurumi accueille des personnes ayant des racines directes à Okinawa, ainsi que d’autres venues d’Amérique du Sud. Si le nombre de familles d’immigrants sud-américains a été le plus important en 2007, Tsurumi compte encore aujourd’hui pas moins de 1 600 personnes.

Cela fait 32 ans que Kohashikawa Yuri habite au Japon. « Mon japonais n’est toujours pas très bon », confie-t-elle. Mais elle n’a eu aucun problème pour s’exprimer lors de notre entretien.
Cela fait 32 ans que Kohashikawa Yuri habite au Japon. « Mon japonais n’est toujours pas très bon », confie-t-elle. Mais elle n’a eu aucun problème pour s’exprimer lors de notre entretien.

Un soutien précieux pour les personnes immigrées

À Tsurumi, il y a un métier particulièrement apprécié des immigrants sud-américains : électricien. Lorsque les entreprises de matériel électrique à Okinawa ont commencé à embaucher des travailleurs d’Amérique du Sud dans les années 1980, le bruit s’est vite répandu. La communauté nippo-brésilienne de Vila Carrão voyait Tsurumi comme un endroit où il faisait bon vivre et où il était facile de trouver du travail, et en plus ils pouvaient avoir une opportunité de travailler avec d’autres Brésiliens. À partir de ce moment-là, de nombreuses personnes qui avaient émigré à Tsurumi depuis le Brésil ou la Bolivie, sont devenues électriciens. Le fils de Yuri est lui-même électricien.

ABC Japan est une organisation à Tsurumi qui soutient les personnes dans le besoin, en particulier les personnes immigrées. Elle apporte notamment une aide financière aux restaurants touchés par la pandémie de Covid-19. Elle propose également des cours de préparation à l’examen d’électricien de classe 2 agréé au Japon.

« Certains emplois d’électricien nécessitent une certification gouvernementale. Ce certificat peut faire une énorme différence dans une carrière », explique Watanabe Yumiko, qui travaille pour ABC Japan. « Mais c’est un examen extrêmement difficile et le taux de réussite n’est que de 40 %, d’autant plus difficile pour les immigrants sud-américains, dont le japonais n’est pas la langue maternelle. C’est pourquoi, nous avons décidé de proposer un cours pour les aider à obtenir cet examen. »

Et leurs efforts ont payé, pour le plus grand soulagement de nombreux étudiants sud-américains. Mais le soutien apporté par ABC Japan va au-delà du domaine professionnel : des événements locaux sont également organisés pour créer des opportunités d’interaction entre les communautés d’Okinawa et d’Amérique du Sud.

La communauté d’Okinawa est particulièrement présente à Tsurumi. Citons également l’Okinawa Bussan Center, dans le quartier de Nakadôri, une boutique qui propose de nombreux produits d’Okinawa. C’est également dans ce bâtiment que se trouve le centre communautaire Okinawa Kaikan, qui dispense des cours de culture d’Okinawa. Les étudiants peuvent ainsi s’initier à des danses telles que l’eisa, ou encore au sanshin, un instrument de musique à trois cordes parfois appelé banjo d’Okinawa. Beaucoup de leurs élèves ont des racines sud-américaines, explique-t-elle.

Des personnes nées à Okinawa se sont installées au Brésil et en Bolivie. Plus tard, après de longues années, et plusieurs générations, elles sont revenues au Japon. Parmi elles, beaucoup ont choisi Tsurumi comme terre d’accueil. Ces personnes sont venues enrichir une ville où cohabitaient déjà de nombreuses cultures. Elle ont apporté leur petite touche personnelle à la société dans son ensemble. À première vue, Yuri Shop peut ressembler à un magasin où tout est sens dessus dessous, mais il ne faut pas se fier aux apparences. C’est un endroit où il y a une unité, où les gens aiment se retrouver et retrouver leurs racines ; un foyer spirituel pour ceux qui ont commencé une nouvelle vie et apporté une nouvelle culture à la terre qui a vu naître leurs ancêtres.

Restaurant brésilien Yuri Shop

  • Adresse : 2-60-15 Nakadôri, Tsurumi-ku, Yokohama-shi, Kanagawa-ken
  • Accès : à 20 minutes à pied de la gare JR de Tsurumi. Possibilité de prendre un bus à partir de la gare.
  • Ouvert tous les jours, de 12 h à 22 h le lundi, de 10 h à 22 h du mardi au dimanche.

(Photo de titre : le steak de bœuf aux oignons, le plat le plus populaire du restaurant Yuri Shop. Toutes les photos : © Fuchi Takayuki)