En juin dernier, une grande messe a été célébrée à la Sagrada Família de Barcelone pour commémorer le centenaire de la mort d’Antoni Gaudí et marquer l’achèvement de la tour de Jésus-Christ. Nous avons rencontré le sculpteur japonais Sotoo Etsurô, qui consacre depuis près d’un demi-siècle sa vie au chef-d’œuvre inachevé de l’architecte.

Sculpter...ne serait-ce qu'une petite pierre

Sotoo Etsurô se souvient comme si c’était hier de ce jour de 1978 où il a décidé de suivre sa passion.

Depuis l’obtention de son diplôme de sculpture à l’Université municipale des arts de Kyoto, en 1977, il se contentait de gagner sa vie en enseignant les arts plastiques. Puis, un jour, un désir irrépressible s’empare de lui. Ce qu’il veut par-dessus tout, comprend-il, c’est consacrer chaque journée à la sculpture sur pierre, comme lorsqu’il était étudiant. Suivant son élan, il quitte l’enseignement et part à l’étranger, résolu à s’imprégner des traditions séculaires de la taille et de la sculpture de la pierre en Europe.

« À ce moment-là, je ne cherchais pas à trouver un travail ni à gagner de l’argent à l’étranger. Je pensais simplement rester jusqu’à épuisement de mes économies, soit trois mois tout au plus. »

Sotoo entame son périple à Paris. Mais l’urbanisme rationnel et ordonné de la capitale ne semble laisser aucune place à ses propres élans créateurs. Il attend davantage de l’Allemagne, prochaine grande étape de son voyage. Avant de s’y rendre, il fait toutefois un détour par Barcelone.

Aujourd’hui, la Sagrada Família, chef-d’œuvre inachevé d’Antoni Gaudí, est connue et admirée dans le monde entier. À l’époque, même les habitants de Barcelone ne lui accordent guère de valeur. Sotoo lui-même ne s’y intéresse pas particulièrement avant de tomber sur le chantier au hasard d’une promenade dans le quartier. Il reste fasciné devant de magnifiques amas de pierres brutes qui semblent attendre sa venue. Déterminé à y sculpter quelque chose, ne serait-ce qu’une petite pierre, il finit par obtenir un entretien avec Isidre Puig Boada (1891-1987), disciple de Gaudí qui dirige alors les travaux. Sotoo réussit l’épreuve pratique qu’on lui impose et devient tailleur de pierre à la Sagrada Família.

Sotoo Etsurô (© Hanai Tomoko)
Sotoo Etsurô (© Hanai Tomoko)

« Tout cela a pris plusieurs mois, et mes économies fondaient à vue d’œil. Il me fallait choisir : utiliser ce qui me restait pour visiter l’Europe et rentrer au Japon, comme prévu, ou faire le pari fou de décrocher un poste de tailleur de pierre à la Sagrada Família, malgré mes chances infimes. J’ai tenté le tout pour le tout, et c’est pour cela que je suis ici aujourd’hui. »

Auprès des disciples de Gaudí

La construction de la Sagrada Família débute en 1882 sous la direction de Francisco de Paula de Villar (1828-1901). L’année suivante, Antoni Gaudí (1852-1926) lui succède comme architecte en chef et propose un nouveau projet d’une ambition exceptionnelle. Pendant plus de quarante ans, il y déploie toute son inventivité artistique et technique, avant de mourir accidentellement en 1926. Seule une petite partie de l’édifice est alors achevée. En outre, la plupart des plans et des maquettes d’origine sont détruits pendant la guerre civile espagnole, qui éclate en 1936. Ses disciples et ses apprentis restent néanmoins fidèles au projet. Ils reprennent les travaux en 1944, en s’appuyant sur des maquettes patiemment reconstituées et des photographies anciennes.

« À mon arrivée, deux disciples directs de Gaudí travaillaient encore sur le chantier. Je ne parlais pas espagnol, ce qui compliquait nos échanges. Mais travailler sous la direction de ces architectes octogénaires, toujours profondément attachés à Gaudí, m’a permis de me sentir relié au monde dans lequel il avait lui-même vécu. Cela a été un atout précieux. Aujourd’hui, bien sûr, personne parmi ceux qui l’ont connu n’est encore en vie, et je suis pratiquement le seul sur ce chantier à avoir côtoyé ses disciples directs. »

La Sagrada Família possède trois grandes façades, consacrées respectivement à la Nativité, à la Passion et à la Gloire. La première mission de Sotoo concerne la façade de la Passion : il doit sculpter des bourgeons et des feuilles pour les pinacles qui couronnent la structure reliant cette façade au reste de l’édifice. Il travaille sans relâche, perché sur un échafaudage à 60 mètres de hauteur, sans garde-corps ni ceinture de sécurité.

Sotoo au travail sur un échafaudage à 60 mètres de hauteur, vers 1978. (© Sotoo Kikaku)
Sotoo au travail sur un échafaudage à 60 mètres de hauteur, vers 1978. (© Sotoo Kikaku)

En l’absence d’instructions détaillées de Gaudí, plusieurs questions se posent. Quelles espèces végétales faut-il représenter ? Et surtout, comment le mur, trop fragile pour supporter les pinacles, pourra-t-il leur servir d’assise ? Sotoo poursuit ses recherches parmi les indices laissés à l’époque de Gaudí et finit par comprendre que l’architecte voulait renforcer la structure au moyen de la sculpture.

« À tâtons, j’ai peu à peu appris à connaître Gaudí à travers la pierre. J’ai compris qu’un siècle auparavant, quelqu’un s’était heurté aux mêmes difficultés que moi, et qu’il connaissait déjà les solutions que je n’avais pas encore trouvées. À mes yeux, Gaudí était moins un génie de l’architecture qu’un maître qui avait découvert les réponses aux problèmes auxquels j’étais moi-même confronté. »

Le portail du Rosaire et la façade de la Nativité

Par la suite, Boada confie à Sotoo une tâche redoutable : restaurer les sculptures qui ornent le portail du Rosaire. Ce portail richement sculpté est le seul élément intérieur achevé du vivant de Gaudí, mais il a été gravement endommagé pendant la guerre civile espagnole.

« Il m’a confié ce travail important, à moi, un jeune étranger, sans pouvoir vraiment savoir ce que j’avais en tête ni ce dont j’étais capable. Il m’a dit qu’il ne pourrait me payer que deux mois de salaire pour cette tâche, mais je sentais que je ne pouvais pas laisser passer cette occasion. » La restauration du portail du Rosaire prendra plus d’un an et demi.

Parmi les sculptures du portail, deux semblent étrangères à l’iconographie biblique. L’une représente un homme au travail, l’autre une jeune fille en prière. Dans la première, le diable glisse une bombe Orsini, sorte de grenade primitive, dans la main de l’homme, l’incitant à commettre un attentat ; dans la seconde, il tente la jeune fille avec une bourse de pièces d’or. En restaurant ces figures endommagées, Sotoo cherche à traduire les tourments de jeunes gens qui s’efforcent de trouver leur voie, confrontés à diverses tentations. Selon lui, Gaudí voulait ainsi inviter le spectateur à réfléchir.

En haut : Sotoo travaille sur le portail du Rosaire, vers 1980. En bas, de gauche à droite : les sculptures de la jeune fille et du jeune homme, restaurées par Sotoo. (© Sotoo Kikaku)
En haut : Sotoo travaille sur le portail du Rosaire, vers 1980. En bas, de gauche à droite : les sculptures de la jeune fille et du jeune homme, restaurées par Sotoo. (© Sotoo Kikaku)

Sotoo se consacre ensuite à la façade de la Nativité, qui accueille quinze grandes statues d’anges musiciens. Au début des années 1980, Boada réunit les fonds nécessaires à la réalisation d’un premier ange. Il montre au sculpteur une photographie de la maquette de Gaudí et lui laisse choisir celui par lequel il souhaite commencer.

« Je me suis dit qu’une telle occasion ne se présenterait peut-être qu’une fois dans ma vie. J’ai donc choisi le plus grand et le plus difficile à réaliser : l’ange qui joue de la harpe. »

En 1983, Sotoo passe six mois à sculpter cet ange dans un énorme bloc de pierre. Dès son installation, les passants commencent à s’arrêter pour lever les yeux vers la façade. Les dons affluent. Sotoo achève le dernier ange en 2000 et, cinq ans plus tard, la façade de la Nativité est inscrite au patrimoine mondial.

Sotoo devant la façade de la Nativité de la Sagrada Família, en 2010. (© Reuters)
Sotoo devant la façade de la Nativité de la Sagrada Família, en 2010. (© Reuters)

Un regard japonais sur la nature

Sotoo réalise également les sculptures végétales qui ornent l’encadrement extérieur des grandes fenêtres des nefs latérales (hautes de plus de 20 mètres) ainsi que les pinacles qui les surmontent. Gaudí avait prévu ces éléments, mais, faute d’indications plus précises, le sculpteur doit faire ses propres choix.

Il raconte avoir puisé son inspiration dans la langue japonaise. Se rappelant que le caractère signifiant « feuille », ha, entre dans la composition du mot kotoba, « parole », il imagine que les feuilles décorant les fenêtres représentent les paroles, qui finissent par porter leurs fruits sous forme de sagesse. « Pour que la sagesse que vous portez en vous fructifie dans le cœur des autres, il faut d’abord beaucoup de paroles. Mais une fois le fruit mûr, les feuilles se fanent et tombent. »

S’inspirant de cette idée, Sotoo sculpte une multitude de petites feuilles et de fruits encore verts pour orner l’encadrement des fenêtres. Il place ensuite, au sommet des pinacles, des corbeilles remplies de fruits mûrs, sous lesquelles il représente des feuilles flétries.

Des corbeilles de fruits mûrs couronnent les pinacles des nefs latérales, sur les murs extérieurs de la Sagrada Família. (© Sotoo Kikaku)

« Gaudí observait très attentivement les transformations de la nature. Je crois qu’il en avait acquis une compréhension qui présente de nombreux points communs avec la conception japonaise de la nature. »

Ces corbeilles de fruits se distinguent par leurs couleurs éclatantes, semblables à celles de pierres précieuses. « Jusque-là, la Sagrada Família avait l’image d’une ruine abandonnée. Mais un fruit prend forcément des couleurs en mûrissant. Ces corbeilles incarnent la richesse des couleurs du ciel, par opposition à la monochromie du monde d’ici-bas. »

Conserver un regard extérieur

Bien qu’il vive et travaille en Espagne depuis près d’un demi-siècle, Sotoo garde, au fond de lui, son regard d’étranger.

« Ce sont toujours les étrangers qui découvrent la beauté d’un pays. Ceux qui y sont nés sont trop habitués à ce qui les entoure pour la remarquer. C’est pourquoi je considère que regarder la Sagrada Família avec les yeux d’un étranger fait partie de mon travail. »

Sotoo plaisante en disant qu’il a passé ses trente-cinq premières années à l’essai, puisqu’il travaillait avec un contrat renouvelé chaque année. « Je ne savais jamais de quoi l’année suivante serait faite. Je n’étais même pas certain de toucher mon salaire d’un mois sur l’autre. » Il n’en donne pas moins le meilleur de lui-même chaque jour, et ses efforts finissent par être récompensés : en 2012, il est officiellement nommé sculpteur en chef de la Sagrada Família.

Le chantier de la Sagrada Família dure depuis plus de 140 ans, mais il connaît une nette accélération vers 1992, année des Jeux olympiques de Barcelone. L’édifice suscite soudain un engouement mondial. La fréquentation touristique explose et les financements affluent. Dans le même temps, de nouvelles techniques de construction, notamment le recours massif au béton à haute résistance, permettent d’accélérer considérablement les travaux.

(© Hanai Tomoko)

Sotoo, lui, reste fidèle à l’art de sculpter la pierre. Il s’inquiète de voir l’achèvement du chantier devenir une priorité absolue, au risque de trahir l’essence même du projet. Mais il ne cesse aussi de se rappeler : « Nous ne créons pas une œuvre d’art destinée à être exposée, nous construisons une église. »

Son travail à la Sagrada Família l’a préparé à un autre projet d’importance historique. L’emblématique cathédrale Santa Maria del Fiore, le Duomo de Florence (achevée par Filippo Brunelleschi en 1436) avait été conçue sans ambon permanent, ce pupitre destiné aux lectures liturgiques, dans sa nef principale. Au terme d’une recherche internationale qui s’est étendue sur sept ans, le projet de Sotoo a été retenu. Son ambon se dresse désormais à gauche du maître-autel.

« Alors que mes concurrents tenaient à installer leur propre œuvre d’art dans le Duomo, je cherchais avant tout à créer un instrument au service de la messe. Je crois que c’est ce qui a convaincu le jury. »

Des instruments spirituels pour des êtres imparfaits

Avec l’achèvement de la tour de Jésus-Christ cette année, la Sagrada Família est désormais la plus haute église du monde. La prochaine phase du chantier sera consacrée à la construction de la façade de la Gloire. À l’inévitable question de la date d’achèvement de l’ensemble, Sotoo répond que l’édifice ne sera jamais véritablement terminé.

La Sagrada Família en juin 2026, avec, au centre, la tour de Jésus-Christ tout juste achevée. (© AFP/Jiji)

« Car ce que nous construisons n’est pas une œuvre d’art, mais un ensemble d’instruments destinés à façonner l’âme humaine. Si les êtres humains atteignent la perfection spirituelle, ces instruments ne seront plus nécessaires. Alors seulement nous pourrons dire que la basilique est achevée. Mais il me semble que l’âme humaine se dégrade en ce moment même. »

L’être humain est imparfait par définition. Il commet sans cesse des erreurs et se débat chaque jour avec ses doutes. Pourtant, il persévère et aspire toujours à s’élever. Telle est, selon Sotoo, l’idée qui anime la Sagrada Família, ce chef-d’œuvre inachevé, ouvert sur l’avenir, auquel Antoni Gaudí a donné vie.

Sotoo Etsurô dans les locaux de Nippon.com, à Tokyo (© Hanai Tomoko)
Sotoo Etsurô dans les locaux de Nippon.com, à Tokyo (© Hanai Tomoko)

(Article d’Itakura Kimie, de Nippon.com)