Exploration de l’histoire japonaise

Avant Sekigahara : l’ambition de Tokugawa Ieyasu

Histoire

Kawai Atsushi [Profil]

À la mort de Toyotomi Hideyoshi en 1598, son fils et successeur Hideyori n’est encore qu’un enfant. Dans la lutte acharnée qui s’ouvre alors pour la conquête du pouvoir, Tokugawa Ieyasu prend bientôt l’ascendant. Il finira par s’emparer des rênes du shogunat, mais il lui aura fallu lutter. Dans cet article nous allons vous raconter ces deux années qui ont précédé la décisive bataille de Sekigahara de 1600.

Les dernières volontés de Hideyoshi

Nous sommes à Kyoto, plus précisément au temple Daigo-ji, en ce 20 avril 1598. Les cerisiers sont en fleur, et Toyotomi Hideyoshi a organisé une spectaculaire réception. Plus de 1 300 femmes, son épouse principale Yoshiko, Yodo-dono sa concubine, ainsi que les épouses des seigneurs du pays sont de la partie.

Celui qui a su s’imposer à la tête du Japon est malade, impossible d’être formel, mais son cancer de l’estomac en serait déjà à un stade avancé. Hideyoshi sait ses forces décliner. Il organise donc un système de gouvernance dans lequel ses proches alliés se partagent la gestion du pouvoir. Ishida Mitsunari et Asano Nagamasa sont notamment nommés au Conseil des Cinq Commissaires. Tokugawa Ieyasu, Maeda Toshiie, Môri Terumoto, Uesugi Kagekatsu et Ukita Hideie rejoignent celui des Cinq Grands Anciens, il reviendra à ces puissants seigneurs de statuer sur les grandes décisions. (Mais certains historiens doutent que cette double administration ait été aussi clairement coordonnée).

Choisi par Hideyoshi pour célébrer la floraison des cerisiers, le célèbre temple Daigo-ji fait partie des sites historiques de l’ancienne Kyoto inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Sur la photo, on peut voir le Sanbô-in sur fond de cerisiers en fleur. (© Pixta)
Choisi par Hideyoshi pour célébrer la floraison des cerisiers, le célèbre temple Daigo-ji fait partie des sites historiques de l’ancienne Kyoto inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Sur la photo, on peut voir le Sanbô-in sur fond de cerisiers en fleur. (Pixta)

Hideyoshi, qui a fait un malaise pendant la réception, adresse deux mois plus tard son testament en onze points aux Cinq Commissaires ainsi qu’aux Cinq Grands Anciens et recueille en retour leur lettre d’allégeance.

Son testament est certes destiné à l’ensemble de ses dix hommes de confiance, mais il est plus spécifiquement adressé à deux d’entre eux, Ieyasu et Toshiie passent aux premières loges du pouvoir. En effet, le mourant souhaite marier Hideyori (né en 1593) à la petite-fille de Ieyasu, indiquant ainsi sa volonté de mettre son fils sous la protection du clan Tokugawa, Ieyasu est de plus désigné pour gérer les affaires d’État depuis le château de Fushimi. Hideyoshi demande par ailleurs à Toshiie d’être le tuteur de son fils. Par son testament, il demande aux Anciens de respecter sa loi et d’éliminer tous ceux qui viendraient à s’y opposer, Ieyasu et Toshiie devant être consultés pour toute décision.

Cette statue de taille humaine qui date de la période Edo (1603-1868) a été découverte en mai 2020 au sanctuaire de Ômiya à Osaka. Elle serait une effigie de Toyotomi Hideyoshi et serait donc la plus grande statue de Hideyoshi jamais réalisée au Japon. (© Jiji)
Cette statue de taille humaine qui date de la période Edo (1603-1868) a été découverte en mai 2020 au sanctuaire de Ômiya à Osaka. Elle serait une effigie de Toyotomi Hideyoshi et serait donc la plus grande statue de Hideyoshi jamais réalisée au Japon. (Jiji)

Sentant sa fin approcher, Hideyoshi distribue des biens et de l’argent aux seigneurs et à la noblesse de cour avant de leur faire à nouveau jurer fidélité au jeune Hideyori. Le 18 septembre, il s’éteint au château de Fushimi.

Juste avant son décès, Hideyoshi envoie un autre testament aux Cinq Grands Anciens pour leur recommander son fils. Après sa mort, les Magistrats et les Grands Anciens s’échangent des serments écrits. Au Nouvel An 1599, conformément aux dernières volontés de Hideyoshi, Hideyori et Maeda Toshiie quittent Fushimi et emménagent au château d’Osaka.

Le retrait de Mitsunari

Pendant ce temps au château de Fushimi, Ieyasu s’occupe des affaires d’État. Pour renforcer son pouvoir, il conclut des alliances en mariant notamment son fils Tadateru à la fille du puissant seigneur Date Masamune.

Mais ni les Cinq Commissaires ni les Grands Anciens, n’ont été consultés et ces initiatives leur déplaisent. Ieyasu reconnaît ses torts, sans toutefois revenir sur sa décision. Souhaitait-il ainsi attiser les rivalités entre les différentes factions et contourner l’administration de Mitsunari pour s’emparer du pouvoir par la force ?

Cette thèse a longtemps été défendue mais ces dernières années, une autre lecture est privilégiée. Avant de mourir, Hideyoshi aurait confié le pouvoir à Ieyasu à condition qu’il le rende à son fils Hideyori à sa majorité. Après le décès, Terumoto et Mitsunari auraient commencé à se plaindre d’avoir à partager la gouvernance avec les Commissaires et les Grands Anciens. Ieyasu, sentant sa mainmise remise en question, aurait alors cherché à consolider ses positions par un mariage stratégique. S’est-il seulement excusé, la question fait débat.

Sur la défensive, Ieyasu ne se serait-il pas montré trop belliqueux... Accusant ses adversaires de le calomnier et arguant qu’on cherchait indûment à l’écarter du pouvoir au mépris du testament de Toyotomi, il aurait rassemblé des troupes pour forcer ses opposants à reculer ? Cette lecture de l’événement va pourtant à l’encontre du récit communément admis.

Quoi qu’il en soit, deux mois plus tard, en avril 1599, le tuteur du jeune Hideyori, Maeda Toshiie, meurt de maladie. Son décès rebat les cartes. Déjà, des rumeurs circulaient sur la rivalité des deux hommes aspirant au pouvoir, Toshiie aurait déjà essayé de poignarder Ieyasu, seule l’intervention de son fils Toshinaga ayant permis d’empêcher son geste.

L’équilibre des forces étant bouleversé, cette nuit-là, Katô Kiyomasa rejoint le groupe des sept militaires chevauchant vers Osaka pour attaquer Mitsunari. Ce dernier s’était depuis la seconde tentative d’invasion de la Corée de 1597 attiré la rancune des chefs d’armées. En effet, alors inspecteur militaire du shôgun, il avait poussé Hideyoshi à punir les seigneurs ayant participé à la campagne et ces derniers avaient gardé une dent contre lui.

On a longtemps pensé que, à la suite de l’attaque de son château, Mitsunari avait trouvé refuge auprès d’Ieyasu. Mais des récentes études tendent à montrer qu’il serait en fait retourné au château de Fushimi. Certains historiens réfutent même la thèse de l’attaque, arguant que les sept rebelles l’auraient plutôt poursuivi en justice pour le forcer à se résoudre à un suicide rituel (seppuku).

Grâce à l’entremise d’Ieyasu, Mitsunari est autorisé à quitter son poste de Commissaire. Il se retire ensuite dans son château de Sawayama (à Hikone, dans l’actuelle préfecture de Shiga).

Portrait d’Ishida Mitsunari. Après sa défaite à la bataille de Sekigahara en 1600, Mitsunari est exécuté à Kyoto. En janvier 1978, Ishida Takayuki a recréé un portrait de son aïeul en reconstituant son visage sur la base du crâne retrouvé dans sa tombe. (© Kyôdô)
Portrait d’Ishida Mitsunari. Après sa défaite à la bataille de Sekigahara en 1600, Mitsunari est exécuté à Kyoto. En janvier 1978, Ishida Takayuki a recréé un portrait de son aïeul en reconstituant son visage sur la base du crâne retrouvé dans sa tombe. (Kyôdô)

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Kawai AtsushiArticles de l'auteur

Né à Tokyo en 1965. Professeur invité à l’Université Tama. Achève son cursus doctoral en histoire à l’Université Waseda, puis mène ses travaux de recherche et d’écriture sur l’histoire tout en enseignant l’histoire japonaise dans le secondaire. Auteur de plus de 200 textes, dont les ouvrages récents Nihonshi wa gyaku kara manabe (Étudier l’histoire japonaise à rebours) et Isetsu de yomitoku Meiji ishin (Comprendre la restauration de Meiji via les théories dissidentes).

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