Des Éthiopiens dans l’incapacité de retourner dans leur pays
A vrai dire, je me demande pourquoi Ephrem est venu au Japon et pour quelle raison il y a autant d’Éthiopiens à Yotsugi. En fait, le patron du « Little Ethiopia » s’est rendu pour la première fois sur l’Archipel en 2004 à cause de son frère déjà sur place. « À l’époque, j’étais en train de terminer mes études universitaires. J’ai appris que mon frère aîné qui travaillait à l’ambassade d’Éthiopie à Tokyo avait besoin d’aide. Et c’est ce qui m’a décidé à le rejoindre. Mes connaissances sur le Japon se limitaient alors à ses technologies de pointe et à Oshin. »
Entre le début du mois d’avril 1983 et la fin du mois de mars 1984, la chaine de radio télévision nationale japonaise (NHK) a diffusé un feuilleton intitulé Oshin. Celui-ci raconte la vie pleine d’embûches d’une jeune japonaise appelée Oshin, née dans une famille pauvre au début du XXe siècle. Ce feuilleton a eu le taux d’audience (62,9 %) le plus élevé jamais enregistré dans l’Archipel. Il a été traduit et diffusé dans 68 pays différents et il a touché le cœur de millions d’Éthiopiens. La scène où l’héroïne descend le fleuve Mogami sur un radeau en pleine tempête de neige est devenue légendaire dans leur pays.
« C’est exact ! » confirme Ephrem. « Quand Oshin figure au programme, les gens restent chez eux et tout le monde pleure en regardant la télévision. »
Ephrem a commencé une nouvelle vie dans le pays natal d’Oshin. C’est là qu’il a rencontré son épouse, Mina, avec qui il a deux enfants. Mais la destinée ne l’a pas pour autant épargné. En 2005, des manifestations contre les résultats des élections législatives en Éthiopie ont dégénéré et abouti à une agitation généralisée dans tout le pays. Ephrem n’a pas tardé à comprendre qu’il ne pouvait pas rentrer dans sa patrie.
« En Éthiopie, il y a plus de 80 groupes ethniques différents et cela fait longtemps que le pays est en proie à des conflits et à des problèmes de droits de l’homme. Mes parents accordent une très grande importance à l’éducation. C’est pourquoi, ils nous ont poussés à faire des études à l’université. Mes frères n’étaient pas d’accord avec l’attitude du gouvernement et ils se sont ralliés au parti de l’opposition. Ce qui a fini par attirer l’attention des autorités sur eux. »
En fait, certains des frères d’Ephrem étaient en si grand danger qu’ils sont partis aux États Unis. « Je souhaite bien entendu revoir mes parents et mes frères qui sont restés sur place. Mais ils savent que retourner en Éthiopie serait risqué. C’est pourquoi ils ne m’en parlent même pas. Et c’est aussi la raison pour laquelle je continue à travailler au Japon », dit Ephrem.
La perspective d’un retour au pays semble malheureusement très compromise. En novembre 2021, le nord de l’Éthiopie a été le théâtre de violents affrontements entre les forces gouvernementales et les rebelles tigréens qui ont donné lieu à des massacres et des arrestations. À l’heure actuelle entre 400 et 500 Éthiopiens vivent au Japon et beaucoup d’entre eux sont dans une situation très compliquée à l’instar d’Ephrem.
Une association à but non lucratif très active
Dans le quartier de Yotsugi, il y a de nombreux logements anciens en bois qui sont occupés presque exclusivement par des Éthiopiens. L’un d’entre eux sert de bureau à une organisation à but non lucratif appelée Adey abeba Ethiopia Association. Abebe Sahlesilassie Amare, à la fois fondateur et président de cette association m’a parlé des relations entre la ville de Yotsugi et la communauté éthiopienne qui y vit.

« Au Japon, les étrangers qui ne parlent pas la langue ou très peu ont beaucoup de mal à trouver un appartement à louer. Un des premiers à venir au Japon a eu la chance de rencontrer un propriétaire vraiment très correct et depuis d’autres Éthiopiens sont venus habiter à Yotsugi », dit Abebe Sahlesilassie Amare. Et il ajoute qu’il a contribué à créer l’association Adey Abeba Ethiopia pour aider ses compatriotes. « Dans les environs de Yotsugi, il y a des usines de traitement des huiles usagées et des cuirs où travaillent un grand nombre d’Éthiopiens qui ont des difficultés avec la langue japonaise. Il s’agit d’emplois rebutants, pénibles et dangereux dont la plupart des gens ne veulent pas. Il y a même eu des cas de licenciement abusif et de refus de paiement de salaires. Heureusement, ce type de comportement est devenu rare, à l’heure actuelle. »
Abebe Sahlesilassie Amare ne manque pas de tâches en tant que président de l’association Adey Abeba Ethiopia. Il sert non seulement de médiateur dans les conflits en relation avec le travail mais aussi d’interprète dans les bureaux du gouvernement et les hôpitaux. Il donne par ailleurs des cours de japonais et met les Éthiopiens en relation avec des avocats. Et pendant l’épidémie de Covid-19, il a distribué du riz et des légumes à ses compatriotes en difficulté.
Le président de l’association Adey Abeba Ethiopia fait tout ce qu’il peut pour aider les Éthiopiens et ce, à titre bénévole. Il accorde aussi une très grande importance aux échanges qu’il entretient avec les Japonais dans le cadre de son travail.
« En Europe, les immigrés vivent souvent en petits groupes repliés sur eux-mêmes, ce qui peut provoquer des tensions avec la population locale. Ici à Yotsugi, il y a eu des problèmes avec la police à cause de résidents éthiopiens qui faisaient la fête en buvant à l’extérieur de chez eux. C’est quelque chose de regrettable. Je pense que nous devons veiller à bien nous entendre avec les Japonais. C’est pourquoi nous organisons de nombreuses manifestations destinées à encourager les échanges entres nos deux communautés. »
La « diplomatie du repas » : une stratégie très efficace
Les membres de l’association Adey Abeba Ethiopia participent à des danses à l’occasion de la Fête des ancêtres (O-bon). Ils organisent aussi des séances de présentations de l’Éthiopie dans les écoles primaires locales et des matchs de football avec des lycéens du coin. Abebe Sahlesilassie Amare tient à préciser que la cuisine éthiopienne joue un rôle capital dans ce type d’activités. Au début, elles n’attiraient que des Éthiopiens mais à l’heure actuelle la moitié des participants sont des Japonais. La nourriture a largement contribué à supprimer la barrière de la langue. « C’est ce que j’appelle la “diplomatie du repas” », déclare le président de l’association. « Nous invitons nos voisins japonais à nous rejoindre pour manger des injera et participer à notre “cérémonie du café”. Prendre un repas ensemble ouvre l’esprit des gens et crée des liens d’affection entre eux. Et je pense que c’est une bonne façon de nouer des relations. »
C’est ainsi que le quartier populaire de Yotsugi est devenu le centre d’une « diplomatie du repas » entre les Éthiopiens et les Japonais. Le « Little Ethiopia » joue un rôle crucial à cet égard. Ephrem est le premier à avouer qu’il a « ouvert son restaurant pour accueillir ses compatriotes » et qu’il veut aussi « transmettre la culture de son pays natal au Japon ». Et de fait, le « Little Ethiopia » fait à présent partie intégrante de Yotsugi.
Little Ethiopia
- Adresse : 3-23-6 Yotsugi, Katsushika-ku, Tokyo
- Ouvert de 11 h à 14 h et de 17 h à 22 h du mardi au vendredi ; et de 17 h à 23 h le samedi, le dimanche et les jours fériés. Fermé le lundi.
- A deux minutes à pied de la gare de Yotsugi (ligne Keisei Oshiage).
- Site officiel
(Photo de titre : trois spécialités au menu du restaurant Little Ethiopia de Yotsugi : à droite, ragoût de poulet [doro wat, 1 500 yens] ; à gauche, ragoût de mouton [yebeg alicha, 1 150 yens] ; le tout servi sur une grande crêpe fine traditionnelle [injera]. Photos © Fuchi Takayuki sauf mentions contraires)



