Fuir les persécutions du gouvernement turc
Vakkas Colak est né en 1981. Il a grandi dans un village kurde, dans l’est de la Turquie. Vers la fin des années 1980, la répression et les persécutions du gouvernement turc ont instillé le mouvement d’indépendance kurde.
La Turquie impose un service militaire, si bien que de nombreux Kurdes ont dû servir au front contre leur propre peuple. Il est difficile d’imaginer à quel point cela a dû être douloureux pour eux. Pendant le conflit, l’un des frères de Vakkas Colak a rejoint les rebelles. À cause de cela, ce sont tous les membres de sa famille qui se sont retrouvés dans le collimateur du gouvernement turc, les poussant à maintes reprises à déménager.
« L’armée turque a attaqué les Kurdes dans leurs propres villes et villages. Résultat : pas moins de 5 millions de Kurdes sont devenus des réfugiés. Y compris mes frères ; l’un d’eux qui avait rejoint le mouvement d’indépendance s’est réfugié aux Pays-Bas et les autres au Japon. »
Même lorsqu’il a dû faire face à la dure réalité d’être un Kurde confronté à tant d’oppression, Vakkas Colak n’a jamais renoncé à son rêve : devenir enseignant. Et pour cela, il s’est inscrit à l’université. La position officielle du gouvernement turc est toutefois très claire : « Il n’y a que des Turcs en Turquie. » Les universités n’offrent ainsi aucune possibilité d’étudier la littérature kurde ni même la langue kurde. Vakkas Colak n’a donc eu d’autre choix que de se spécialiser dans le turc, cette langue qui lui avait été imposée, et ce alors même le gouvernement surveillait ses faits et gestes en raison des activités de son frère.
Constat amer, il comprit que la Turquie ne plaçait aucun espoir en lui, ce qui l’a poussé à quitter le pays pour la Malaisie, où il a terminé ses études. Puis, comme il aurait été dangereux de retourner en Turquie, il demanda de l’aide à son frère pour revenir au Japon. C’était en 2009.
Vakkas Colak met ses compétences à rude épreuve chaque jour en servant des plats qu’il mangeait lui-même lorsqu’il était enfant. Mais ce n’est qu’une de ses nombreuses casquettes.
S’il est aux fourneaux à Mesopotamia le soir, plusieurs jours dans la semaine, il est aussi professeur de langue kurde à l’Université des études étrangères de Tokyo. Il est enfin directeur de l’Association culturelle kurde japonaise.
Dans le restaurant, une étagère avec des ouvrages sur le peuple kurde, dont certains portent le nom de Vakkas Colak lui-même. Il a notamment participé au travail d’édition d’un dictionnaire de langue kurde et d’un livre de grammaire kurde, et a également apporté sa contribution pour la publication du livre de cuisine « La Table kurde » (Kurde no shokutaku). Actuellement, il a pour projet d’introduire la littérature japonaise aux Kurdes ; il souhaite traduire en langue kurde « Pays de neige » (Yukiguni) de Kawabata Yasunari.
Venir en aide aux autres Kurdes au Japon
La préfecture de Saitama, à proximité de Tokyo, accueille une importante population répartie entre les villes de Kawaguchi, où habite Colak, et Warabi, parfois appelée Warabistan, en référence au nombre important de Kurdes qui peuplent la ville.
Deux films relatent la vie de jeunes Kurdes dans cette région ; Tokyo Kurds (2018) et My Small Land (sorti le 6 mai de cette année) ; deux productions où Vakkas Colak s’est profondément impliqué. Les deux films suivent de jeunes Kurdes au Japon, confrontés au quotidien à de lourdes restrictions.
Au Japon, aucun Kurde n’a obtenu le statut de réfugié, ces derniers n’ayant d’autre choix que de vivre sous le régime précaire de « séjour provisoire ». Ainsi, ils ne sont ni autorisés à travailler ni à quitter la préfecture, ni à avoir une assurance maladie. Ils devraient être reconnus en tant que refugiés mais au lieu de vivre au Japon librement et en paix, ils sont considérés comme des criminels. Vakkas Colak, qui s’investit pour partager la culture kurde, n’épargne pas non plus ses efforts pour aider les autres Kurdes en difficulté.
Au mois d’avril, alors que je ne m’étais pas rendu au restaurant Mesopotamia depuis un certain temps, deux journalistes kurdes venus de Turquie étaient également présents. Ils devaient rester quatre mois au Japon pour les besoins d’un reportage sur le quotidien des Kurdes vivant au Japon. Vakkas Colak n’a pas hésité à les héberger et bien sûr à leur proposer des plats traditionnels kurdes. Venir en aide à d’autres Kurdes de façon si altruiste m’a laissé sans voix.
« Beaucoup de Kurdes, comme moi, vivent au Japon depuis les années 1990, et maintenant c’est au tour de la deuxième génération. Tous ces jeunes sont confrontés à toutes sortes de difficultés au quotidien, se posant de nombreuses questions sur leur identité. Et tout ce que je fais, je le fais pour que les Kurdes aient une vie meilleure au Japon. Ouvrir le restaurant Mesopotamia en fait partie. C’est un moyen de familiariser les Japonais avec la culture kurde. J’espère que cela leur donnera envie d’en apprendre davantage sur la cuisine, la langue et l’art kurdes. »
Certains Kurdes doivent surmonter des épreuves difficiles pour la simple raison qu’ils sont kurdes. Vakkas Colak est l’un d’entre eux, même si ce n’est certainement pas lui qui se lamentera sur son sort, une ténacité qui pourrait en faire réfléchir plus d’un sur le profond sens de la vie.
Restaurant kurde Mesopotamia
- Adresse : 3e étage, 1-11-8 Kami-Jûjô, Kita-ku, Tokyo
- Accès : à une minute à pied de la sortie sud de la gare JR Jûjô
- Tél : 03-5948-8649
- Heures d’ouverture : 11 h 00 - 23 h 00
- Fermé le lundi
(Photo de titre : le menu Mesopotamia et ses plats traditionnels kurdes. Toutes les photos : © Fuchi Takayuki)



