Les conséquences dramatiques de l’accident nucléaire de Fukushima

« Après tant d’efforts pour cultiver des légumes sans pesticides, je suis resté complètement désemparé face au problème posé par les radiations », se rappelle-t-il. « Pourtant, je n’étais qu’au début de mes peines. Afin d’être indemnisé pour les dégâts provoqués par l’accident, j’ai dû continuer à produire des légumes. Et pendant environ deux ans, j’ai été contraint de jeter tout ce que je récoltais. Une épreuve très difficile à gérer mentalement. »

La région de Kôriyama se trouvant à une soixantaine de kilomètres des centrales nucléaires sinistrées de Fukushima, ses produits agricoles ont fait l’objet de soupçons de contamination. « Mon chiffre d’affaires annuel a complètement plongé et il s’est limité à tout juste 300 000 yens (2 260 euros). Pour subsister, j’ai dû prendre un emploi à temps partiel dans le bâtiment, d’autant que ma femme était enceinte », explique-t-il. Mais quand l’enfant est né, le désir de produire des « délicieux légumes » du jeune maraîcher n’en a été que plus fort. « J’ai réussi à retravailler à la ferme à plein temps en grande partie grâce des partenaires qui aiment les légumes de Kôriyama autant que moi. »

Un patron de bistrot très engagé

Son allié le plus proche dans cette aventure a été Shinohara Yûtarô, le patron de deux bistrots (izakaya) des environs appelés « Shinoya ». « Il adore mes épinards et il n’arrête pas de me rappeler qu’il compte sur moi pour une autre délicieuse récolte cette année », raconte Ôtake en riant. « Le métier de maraîcher n’est pas de tout repos mais ce qui me motive, c’est que je veux que mes légumes rendent les gens heureux. » Outre les deux bistrots dont il est le patron, M. Shinohara s’est spécialisé dans la vente de légumes en gros et il reçoit notamment des commandes pour la ferme Nikkei en provenance de grands restaurants de Tokyo. « Il m’a donné un grand coup de pouce et ouvert de nouveaux horizons », avoue Ôtake.

Ôtake Hideyo (à gauche) dans un champ d’épinards de la ferme Nikkei, en train de converser joyeusement avec Shinohara Yûtarô (à droite), patron des deux bistrots « Shinoya » de Kôriyama.
Shinohara Yûtarô (à droite), patron des deux bistrots « Shinoya » de Kôriyama, devant l’un des champs d’épinards d’Ôtake Hideyo.
Dans le point de vente des légumes de la ferme Nikkei, les murs sont tapissés d’articles consacrés à d’autres exploitations agricoles de la région.
Dans le point de vente des légumes de la ferme Nikkei, les murs sont tapissés d’articles consacrés à d’autres exploitations agricoles de la région.

Promouvoir la gastronomie locale dans des izakaya

Shinohara affirme que les deux bistrots où il sert des légumes, du poisson et du saké locaux sont des lieux « où l’on peut apprécier pleinement les saveurs de Fukushima ». Auparavant, il travaillait dans la succursale d’une chaîne d’izakaya d’envergure nationale, installée devant la gare de Kôriyama. Cet emploi avait l’avantage de lui assurer un salaire régulier, mais chaque fois que des clients lui demandaient du saké d’origine locale ou des plats typiques de Kôriyama, il était bien en peine de les satisfaire, la carte de la maison étant identique pour tout l’Archipel.

Après le désastre du 11 mars 2011, la gare de Kôriyama a retrouvé toute sa vitalité grâce au personnel des entreprises impliquées dans les travaux de reconstruction de la région. Mais Shinohara craignait que les agriculteurs des environs, plus ou moins abandonnés à leur triste sort, ne disparaissent. En 2014, il a donc décidé de s’établir à son propre compte et d’ouvrir près de la gare de Kôriyama un bistrot proposant du saké local et des plats à base d’ingrédients en provenance de Fukushima.

L’entrée du « Shinoya », le premier bistrot (izakaya) fondé par Shinohara Yûtarô près de la gare de Kôriyama
L’entrée du « Shinoya », le premier izakaya fondé par Shinohara Yûtarô près de la gare de Kôriyama

Pour avoir les meilleurs produits, Shinohara traite directement avec les agriculteurs. Il discute avec eux des plats susceptibles de mettre le mieux en valeur leurs légumes. Et une fois qu’il a mis au point une recette, il leur fait goûter le résultat pour avoir leur avis. Un an après l’ouverture de son premier izakaya, il en a inauguré un second et il s’est également lancé dans la vente en gros et en ligne. « Je voudrais que la gastronomie de Fukushima soit mieux connue. Et je crois que pour y arriver, mes liens directs avec les producteurs constituent un atout. »

Des partenaires solidaires face à l’adversité

L’épidémie de Covid-19 a porté un coup dur à tous les restaurateurs et tenanciers de bars, à commencer par Shinohara. Le chiffre d’affaires de ses deux izakaya a baissé de 70 % et par moments, il a même été contraint de fermer leurs portes ou de réduire leurs horaires d’ouverture.

Ôtake dit quant à lui qu’« après la catastrophe de mars 2011, les agriculteurs ont vécu des moments vraiment très durs alors que les secteurs du bâtiment et de la restauration bénéficiaient des fonds investis dans la reconstruction. J’ai eu l’impression d’être complètement abandonné. Mais Shinohara est souvent venu me voir pour m’encourager à continuer. Aujourd’hui avec la crise sanitaire, les gens restent davantage chez eux et c’est moi qui lui apporte mon soutien en vendant mes légumes par l’intermédiaire de son commerce en gros. Et il a d’ailleurs réussi à trouver des acheteurs. »

Shinohara a pris quant à lui une autre initiative. En janvier 2021, il a ouvert un magasin de légumes appelé « Les produits frais de saison de Shinoya » (Shunsen choku shokusai shinoya) dans la ville de Kôriyama. Il y propose entre autres des recettes pour accommoder les produits qu’il vend pour la plus grande joie des consommateurs locaux.

Loin de baisser les bras devant l’adversité, les maraîchers de Kôriyama et leurs partenaires font de leur mieux pour surmonter ensemble les multiples épreuves auxquelles ils sont confrontés.

Un plat d’épinards de la ferme Nikkei servi dans le bistrot « Shinoya » de Kôriyama. Les légumes ont été légèrement sautés pour exalter leur saveur sucrée naturelle.
Un plat d’épinards de la ferme Nikkei servi dans le bistrot « Shinoya » de Kôriyama. Les légumes ont été légèrement sautés pour exalter leur saveur sucrée naturelle.

(Reportage, texte et photos de Nippon.com. Photo de titre : des rangées de choux dans un champ de la ferme Nikkei de Kôriyama)